Depuis mon retour d'Abidjan en juillet dernier, j'ai émis des posts et écrit des notes sur des thématiques relatives à l'apaisement du climat général de notre pays, avec l’intention de suggérer des pistes qui pourraient nous permettre d'engager davantage la Nation dans la reconstruction et la réconciliation. Sur les enjeux au cœur de la vie publique ivoirienne,  je voudrais offrir des clarifications, tant certains amis en partage avec moi sur Facebook semblent comprendre autrement mes points du vue !

 

1.         La sécurité continue de se donner comme un enjeu essentiel de la vie publique ivoirienne, malgré d'énormes efforts accomplis par le Gouvernement.  En jetant un regard en arrière sur le drame que notre pays a vécu, on ne peut que se réjouir de la reprise progressive de la Côte d'Ivoire à une vie publique normale. D'aucuns avaient prédit une guerre civile ou un embrasement général de ce pays, s'ils perdaient le pouvoir !  De ce point de vue, les attaques sporadiques, qui ont lieu en plusieurs endroits du territoire national, n'expriment que des manifestations résiduelles de la fin difficile d'un état de guerre latent pendant longtemps, avec des armes en grande quantité en circulation. Il est indiqué que l'autorité suprême y consacre une attention soutenue. Mais, ceci ne devrait pas nous empêcher de nous atteler aux vastes chantiers de reconstruction socioéconomique et de réconciliation. Sur le chapitre de la sécurité et de la paix, on ne peut que soutenir la ligne de rigueur et de fermeté pour extirper totalement la violence de l'espace public ivoirien. Mais, il faudrait essayer de déconnecter la conscience publique nationale du tempo de la crise postélectorale. Il faudrait que nous sortions de ce schéma catastrophe. 

 

2.         Notre commune Maison Ivoire a été soumise à la loi de la tension et de la violence depuis la période de la succession du premier président, au début des années 1990. Parce que ses héritiers n'ont pu se parler comme il se doit et se comprendre, nous les avons suivis, en deux groupes principaux, dans la divergence, la confrontation et la contention, pour nous faire du tort les uns aux autres. Le mur s'étant lézardé, nos frères et sœurs du FPI y ont trouvé leur voie, pour avoir voix au chapitre et soumettre notre pays en coupe réglée, pendant dix ans. En huit ans, ils seront épaulés en cela par une rébellion qui a pris pour prétexte nos incompréhensions autour de l’ivoirité.   

 

3.         Le coup d’Etat de 1999, l’élection dans des conditions calamiteuses de Laurent Gbagbo en 2000, avec la découverte d’un charnier à Yopougon, ainsi que la rébellion de septembre 2002 sont des faits sociopolitiques qui ont, chacun, sa genèse et sa cause immédiate, pour ne pas dire son explication. Cependant, ils ont tous des ramifications dans la crise de succession du premier président ivoirien. De ce point de vue, les héritiers du sage de Yamoussoukro devraient, en premier lieu, tirer les leçons de la descente aux enfers de notre pays, avant de pointer du doigt nos sœurs et frères du FPI. Parce qu’ils sont aujourd’hui au pouvoir, il leur revient de revisiter les enseignements du père fondateur pour guérir définitivement notre pays de la division, de l’exclusion et de la haine. De leur capacité de s’entendre sur l’essentiel, autant que sur la gestion du pouvoir, dépend, en grande partie, un futur de paix, de concorde et de progrès pour la Côte d’Ivoire. C’est principalement entre eux que la confiance doit être de mise avant de s’étendre au reste des forces politiques du pays.          

 

4.         La gestion post-crise d’un pays soumis, pendant plus d’une décennie à la violence, exige l’impulsion d’un élan qui embrasse autant un contenu nouveau de la polity que de nouvelles méthodes d’animation de l’espace public. Ici, la reconstruction physique est importante ; la recréation de l’harmonie brisée l’est également ! En ce sens, la reconstruction et la réconciliation se donnent comme les deux faces de la même médaille. Si la reconstruction porte sur l’architecture physique et socio-économique générale du pays et exige de la technicité en termes de génie en tout genre, la réconciliation requiert une approche de tempérance, d’empathie et de sagesse jouant sur l’apaisement de la conscience de la nation. Il faut convenir, sans se méprendre, que la quête de la vérité et l’application de la justice sont des instruments d’un processus de réconciliation honnête, sincère et pérenne. Cependant, pour panser les cœurs blessés et les états d’âme contrariés, l’empathie, la tolérance et l’humilité, la générosité et l’ouverture, sont des voies idoines pour arriver à la quintessence de la réconciliation. La pleine et profonde réconciliation est, en effet, ancrée dans la confiance et la candeur.  

  

5.         Près de deux ans après l’élection présidentielle dernière, notre pays peine à se débarrasser des vieux démons de la division et de la haine. La suspicion est toujours nourrie entre les protagonistes d’hier. Parmi eux, il y a un groupe qui n’a pas fait le deuil de la perte du pouvoir. Un autre groupe n’a pas encore su donner la pleine mesure de son intention d’arriver à une gestion consensuelle, c’est-à-dire une gouvernance qui impulse le rassemblement et stimule l’union. Mais, en sus des contradictions récurrentes, la Côte d’Ivoire est soumise à des attaques sporadiques d’individus non identifiés, dans une logique de la politique la terre brûlée propice à la confusion.

 

 

6.         Face aux défis de la recréation de la paix en vue de permettre à notre pays de reprendre son envol de développement et de progrès, il faudrait que ses dirigeants nous engagent dans une rupture drastique d’avec ce qui a été produit depuis la fin de la crise postélectorale en avril 2011. Il nous faudrait ce que les intellectuels appellent une rupture épistémologique, un bon qualitatif, qui nous affranchisse des pesanteurs qui plombent la vie publique ivoirienne. Les dirigeants ivoiriens, sans aucun doute, appréhendent cette exigence. Peut-être qu’ils réfléchissent aux méthodes qui conviendraient pour porter des actes d’envergure afin de nous sortir de cette hantise de la violence permanente. Sans prétention, nous aimerions les rappeler à leur engagement en faveur de la réconciliation et de la reconstruction de notre commune Maison Ivoire. En sentinelles de la paix, du rassemblement et de la concorde pour revivifier la Patrie de la vraie Fraternité, ils ne doivent aspirer au repos !       

 

 

7.         Que la fin de l’an 2012 marque un véritable début de la renaissance de la Côte d’Ivoire à une vie politique apaisée, dans l’esprit de la tolérance, du dialogue et de la fraternité suivant les sillons tracés par Félix Houphouët-Boigny. On ne fera certainement pas changer de sitôt les adeptes de la politique de la terre brûlée ; on convaincra difficilement certains de nos frères et sœurs qu’un coup d’Etat n’a aucune chance de donner accès à la gestion de notre pays, après le drame qu’il vient de vivre. Que les uns et les autres s’enferment dans la culture de l’incivisme et de la chienlit ne traduit que le désespoir qu’ils portent et qui est, en toute logique, de vanité ! Pour la Côte d’Ivoire, sa culture de la paix, sa légitime quête de progrès et de développement, il faudrait que ses dirigeants l’inscrivent fermement et pleinement dans la voie de l’apaisement et de la fraternité. Eux et eux seuls peuvent agrandir les sillons de l’espérance, le chemin de la concorde, les allées du rassemblement, contre la précipitation aux ressentiments, les instincts ataviques d’agressivité et la propension à la violence. 

 

 

Emmanuel Yao Ngoran

New York, le 16 octobre 2012