Devant l’impasse que connaît notre pays depuis le 28 novembre 2010,  il ne sert à rien d’adorer ou d’abhorrer Alassane Ouattara. Il ne s’agit, encore moins, d’aimer ou de haïr Laurent Gbagbo. Nous sommes interpellés par le sort de notre commune Maison Ivoire, avec toute sa maisonnée de près de 20 millions d’âmes. Nous sommes taraudés par une problématique : la survie de la nation ivoirienne. En sus de l’issue de l’élection présidentielle, se joue fondamentalement le futur de la Côte d’Ivoire.

Il est, en substance, question du choix de plus de 5 millions d’électeurs ivoiriens et du respect de ce choix. Nous ne sommes nullement interpellés par des discours d’intellectuels autour du poids des arguments de l’un ou l’autre des deux candidats du deuxième tour de l’élection présidentielle. Dans le cadre d’un processus électoral, les arguments de candidats n’ont de fondement et de pertinence que pendant la campagne électorale, pas après le scrutin. Pour tout dire, il n’est pas question de convaincre qui que ce soit des résultats de cette élection : ils sont d’une évidence élémentaire. Chacun de nous sait qui a gagné cette élection et qui l’a perdue, selon le verdict des urnes.

Les enjeux du drame que notre pays vit aujourd’hui ne portent donc pas sur l’éloquence des défenseurs d’un camp par rapport à celle d’un autre. Nous n’avons, non plus, en face de nous deux boxeurs dont nous devons compter les coups. Il ne s’agit pas de cas d’orgueil d’un leader et de ses partisans ou de prévenance à son encontre. Il n’est pas question de la défense de la souveraineté ou de la Constitution de notre pays. Rien ne peut soutenir le slogan de « candidat du pays contre le candidat de l’étranger », lorsque l’électorat ivoirien, dans une majorité de 54%, a tranché.

Il est vain et déloyal d’évoquer des arguments de défense de la nation ivoirienne et de ses institutions, pour refuser de reconnaître sa défaite. Cela sonne le gong de la démagogie. Aucun de nous n’est plus ivoirien que son prochain et ne devrait se draper égoïstement dans la tunique Orange-Blanc-Vert, lorsqu’il s’agit de contradictions avec un compatriote sur des questions relatives à la gestion de l’Etat ivoirien. Aucun de nous ne peut, a priori, se proclamer plus loyal à la patrie que son prochain ou utiliser des thèses nationalistes contre ses concitoyens.

Du reste, depuis 2002, l’excuse du complot international contre la Côte d’Ivoire et ses pendants de propagande ultranationaliste n’ont pas donné lieu à un progrès notable et une amélioration sensible des conditions de vie des Ivoiriens ou nous rassembler davantage. Ce pays ne vit que sur les vestiges des actions vigoureuses de progrès engagées de 1960 à 1999. En dix ans de pouvoir, Laurent Gbagbo et le FPI n’ont fait aucune réalisation essentielle de nature à amplifier l’œuvre de Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara. Depuis le 28 novembre, la Côte d’Ivoire se délite, chaque jour davantage. Ceci provient d’un fait simple : Laurent Gbagbo a perdu les élections et contre la raison, ses partisans et lui s’agrippent au pouvoir.

Il faut se souvenir de nos actes antérieurs relatifs à la privation de participation politique à un des nôtres, M. Alassane Ouattara, ce qui créa un malaise profond dans la vie nationale et donna des prétextes aux uns pour perpétrer un coup d’Etat en décembre 1999. En 2000, l’accession au pouvoir de Laurent Gbagbo s’est opérée dans un bain de sang, après l’élimination arbitraire d’Henri Konan Bédié et d’Alassane Ouattara du scrutin par une Cour suprême aux ordres. Ceci servit de nid, en septembre 2002, à la rébellion que nous avons de la peine à exorciser.

Pourquoi vouloir maintenir au forceps Laurent Gbagbo dans le fauteuil présidentiel en invalidant le vote de 8 départements du pays dans lesquels Alassane Ouattara a réalisé un score sans appel au premier tour ? Qu’est-ce qui aurait justifié des fraudes des partisans de Ouattara dans ces départements ? Soyons sérieux, peut-on être tenté de voler un objet dont on est le propriétaire ? Quelle est cette logique qui fonderait une victoire de Gbagbo dans ces départements au second tour dont il aurait été privé par d’éventuelles fraudes? Alassane Ouattara n’a-t-il pas amplement remporté le deuxième tour du scrutin dans les régions où Henri Konan Bédié avait été crédité d’un franc succès au premier tour, ceci avec des scores allant de 65 à 80% et un taux de participation autour de 75% ? Si donc les consignes de vote données par Bédié en faveur de Ouattara ont été massivement suivies, comment peut-on croire à une éventuelle victoire de Laurent Gbagbo.

Fiers Ivoiriens, dignes filles et fils de cette terre d’espérance, d’hospitalité et de fraternité, renouez avec l’esprit Félix Houphouët-Boigny. Demandez à Laurent Gbagbo et à ses partisans de reconnaître, dans l’humilité, la tolérance et la sagesse, la victoire d’Alassane Ouattara, en fait la victoire de toute la Côte d’Ivoire. C’est la voie de la réconciliation, de la reconstruction et de la renaissance de notre patrie.

Emmanuel Y. Boussou

New York, 9 février 2011