Cette lettre ouverte a été écrite en novembre 2006. Je la propose telle quelle. Je vous prie de la lire jusqu'à la fin, surtout la conclusion.

Je vous écris cette troisième lettre ouverte avec une chose à l’esprit : j’avais, pendant de longues années, estimé que votre attachement à notre patrie était plus fort que votre amour pour le lucre du pouvoir. Aujourd’hui, je doute de votre dévotion à notre commune Maison Ivoire, celle que vous avez voulu reconstruire sur de nouvelles fondations. Je vous adresse cette missive pour vous interpeller sur les risques de destruction auxquels votre soif de pouvoir expose cette maison. En le faisant, je compte également prendre à témoins nos compatriotes.

Vos partisans me demandent, souvent, pourquoi je vous écris au lieu d’exiger des rebelles le dépôt des armes. Ils se plaignent que je ne dise rien aux partis politiques de l’opposition ivoirienne. Ma réponse est simple : on ne prête qu’aux richesses. Si tant est que vous êtes le chef, c’est à vous qu’on doit demander des comptes. Vous avez entre vos mains les leviers du retour de la paix dans notre pays. Si vous le voulez, la Côte d’Ivoire serait en paix avec elle-même. Si vous entrevoyez la sauvegarde de l’unité nationale comme une valeur cardinale au-dessus de toute autre considération, la paix serait à notre portée.

Au contraire, vous ne pensez qu’à votre maintien au poste de président de la République et au confort douillet qui s’y rattache. Ceci vous amène à prendre des positions maximalistes, ce qui nous éloigne de toute lueur d’espoir quant à une sortie de crise. La logique de confiscation de pouvoir dans laquelle vous avez engagé notre pays de force aboutira au pourrissement de la Côte d’Ivoire avec, en prime, la déstructuration du tissu social, l’annihilation des valeurs morales et la destruction du potentiel économique de la Nation. 

Je voudrais vous faire un rappel historique : la Côte d’Ivoire que nous connaissons actuellement a été dessinée, contre le gré de ses peuples, par l’administration coloniale française. Ceci fut accompli dans la douleur. L’assujettissement de notre patrie a été mené en deux phases essentielles ponctuées par autant d’humiliations que de dénis de droits humains élémentaires. Ce furent les travaux forcés, le système d’indigénat, l’économie de traite, le carnage de Dimbokro, etc.

La première pacification fut conduite par Gabriel Louis Angoulvant. Elle porta sur la pénétration des colons confrontée à la résistance des autochtones. La deuxième fut entreprise sous la férule de Laurent Elisée Péchoux. Elle avait pour objet de briser l’élan politique de construction de la Nation ivoirienne impulsé par le Parti démocratique de Côte d’Ivoire, sous-section du Rassemblement démocratique africain. Inutile de vous dire que nos grands-parents et parents ont payé de leur sueur et sang la construction d’un Etat indépendant que nous avons en héritage aujourd’hui. Du reste, la Côte d’Ivoire n’a pas été le seul pays colonisé par la France en Afrique ! 

Autant nous ne pouvons nous habiller de feuilles et de peaux d’animaux, nous armer d’arcs, de flèches et de lances, pour reprendre la place de nos ancêtres et combattre les colons aujourd’hui, autant nous ne pouvons nous accommoder d’un quelconque complexe de colonisé ressassé à tout vent vis-à-vis de qui que ce soit ! Au début des années 1950, Félix Houphouët-Boigny avait inscrit la Côte d’Ivoire dans un partenariat avec l’ancienne puissance coloniale et le monde occidental.

Il est vrai que nos rapports avec la France doivent épouser l’air du temps. Nous sommes aujourd’hui propulsés dans une nouvelle ère : la mondialisation rythmée par les nouvelles technologies de l’information. Si nous convenons que nous devons dépoussiérer nos relations avec les Français, nous devons savoir que cela ne saurait se faire avec le discours, les principes et méthodes relevant des enjeux de la nuit coloniale. Une telle exigence, aussi pertinente qu’elle soit, ne saurait nous servir de prétexte pour masquer nos faiblesses dans la gestion des crises auxquelles notre pays est confronté.

L’Histoire ne se répète pas. La période des Nkrumah, Sékou Touré et Lumumba est révolue. Elle ne peut être recréée pour justifier a posteriori des luttes politiques portant sur la prise et la confiscation du pouvoir d’Etat entre forces politiques nationales. Par ailleurs, nous ne rendons aucun service à nous-mêmes en ruminant des moments pénibles de notre passé. Nous devons, dans la dignité, sans complexe et sans vindicte, assumer notre histoire. Nous devons le faire en ayant à l’esprit le respect dû à la souffrance de nos ancêtres.

Dans la coopération avec la communauté des Nations et dans un élan d’ouverture, de tolérance et de partage, la Côte d’Ivoire s’est construite, avec Félix Houphouët-Boigny, en s’appuyant, en grande partie, sur un programme d’éducation et de formation de sa jeunesse. Avec des ressources naturelles modestes, elle a mis l’accent sur le développement de l’agriculture et des ressources humaines. L’éducation et la formation de la jeunesse avec, à l’arrivée, des opportunités d’emploi, voilà la voie de la libération nationale tracée par Félix Houphouët-Boigny, en lieu et place de slogans creux faits d’invectives vis-à-vis de la France.

On ne le dirait jamais assez, la libération nationale est d’abord mentale et porte sur un effort prenant pour objet la formation des hommes pour créer, au sein de nos sociétés, un nouveau type de citoyens, qui s’assument pleinement, en étant conscients de leurs attributs intrinsèques, mais également de leurs limitations. Un tel projet s’entreprend dans la durée et a pour enjeu la transformation des mentalités et de la structure sociale d’un pays.

Sur le plan politique, la Côte d’Ivoire s’est essentiellement bâtie dans un esprit de compromis, en ayant pour boussole la recherche du consensus et pour levier la pratique du dialogue. Ce travail a été accompli progressivement à travers l’organisation de son corps social dans un effort de reconditionnement psychosociologique et dans sa quête permanente de régulation sociale.            

Depuis le déclenchement de cette crise, votre entourage et vous-même ne cessez de désigner des adversaires, voire des ennemis de notre pays. Vous êtes, en permanence, dans une logique d’affrontement, en vous fabriquant, en fonction des contingences du moment, des boucs émissaires. La vibration que vous créez et dégagez  de cette manière est négative. Elle est construite sur la réaction plutôt que l’action. Elle implique une posture de défensive et n’appelle aucunement la définition d’une approche proactive en termes de stratégies de gestion de crise. Il s’en dégage une navigation à vue source de tergiversations et d’atermoiements.            

Au début du conflit, vos adversaires étaient des rebelles que vous aviez décrits comme des éléments instrumentalisés par des partis politiques ivoiriens pour vous arracher le pouvoir. Vous disiez également que ces rebelles seraient aidés, dans leur tâche, par des mercenaires venus de pays mitoyens. Il fut, ensuite, question d’un complot international, qui serait orchestré, aux dires de vos partisans, par des pays voisins contre la Côte d’Ivoire. Par ailleurs, votre entourage et vous-mêmes aviez décidé d’accuser les autorités françaises, les Nations Unies et tous ceux qui sont venus au secours de notre pays rongé par un conflit insidieux qui porte essentiellement sur le pouvoir politique. Pour réussir votre coup de diabolisation des Français, il a fallu l’attaque de leur camp militaire à Bouaké, en novembre 2004, pour les introduire de force dans le conflit.

Aujourd’hui, votre adversaire, pour ne pas dire ennemi, a changé de visage et de nom : c’est le Premier Ministre choisi par la communauté internationale et nous-mêmes pour conduire une transition censée clore le cycle de la violence politique initié par un coup d’Etat auquel  vous aviez donné votre bénédiction.        

Mais, Monsieur le Chef de l’Etat, quelle est la faute de la Côte d’Ivoire officielle dans la crise qui la déchire ? Quelle est la part de responsabilité de votre camp dans le drame ivoirien ? En votre qualité de chef suprême de ce pays, qu’est-ce que vous avez fait pour que notre patrie mérite un tel sort ? Et comment comptez-vous sortir de cette tragédie si vous cultivez le nombrilisme  et vous tournez sur vous-même, comme une pirouette, pour n’accuser que les autres ? Comment pensez-vous avoir raison contre tous ? Etes-vous descendu du ciel ? Pourquoi avez-vous autant de peine à écouter votre moi personnel ? Quelle difficulté éprouvez-vous à entrer en vous-même, pour, dans un effort d’introspection, savoir que vos pensées, intentions et actions n’engagent pas uniquement vous, votre entourage et votre famille politique, mais toute la Côte d’Ivoire ?

Le conflit que vos approximations, tergiversations et atermoiements font subir, depuis plus de quatre ans, à la Côte d’Ivoire et à ses habitants nous place dans le même schéma de désolation, de tourment et de gâchis que celui des drames vécus par la Guinée de Sékou Touré et l’Angola. Mais, contrairement à Sékou Touré, vous n’aviez mené aucune action vis-à-vis des intérêts français avant le déclenchement de ce conflit, qui aurait suscité votre mise en quarantaine par celles-là ou une attaque armée qu’elles auraient, selon vous, téléguidée contre votre régime. Par rapport à l’Angola, vos jérémiades en termes de libération nationale passent pour de la moquerie.

Vous disiez tantôt que les pays qui ont fait la guerre ont connu des progrès socio-économiques énormes. Vous vous trompez. Les pays d’Europe engagés dans la Deuxième Guerre mondiale ont bénéficié du Plan Marshall pour leur reconstruction. De plus, ils avaient tous une base industrielle qui n’a pas été totalement détruite pendant la guerre. En revanche, malgré un embryon industriel, ceux d’Europe de l’Est enfermés dans l’obscurantisme communiste traînent aujourd’hui. Tout près de nous, la Sierra Léone, le Libéria et l’Angola ne sont pas de bons exemples de progrès socioéconomiques.

Pour tout dire, votre entêtement à vous accrocher au pouvoir et à installer la Nation dans une atmosphère de tension permanente n’augure pas de lendemains meilleurs pour la Côte d’Ivoire. De par votre faute, la crise ivoirienne est projetée ainsi dans la durée. Vous passerez, peut-être, plus de quinze ans au pouvoir, faisant usage de la force, mais vous aurez du mal à reconstruire la Maison Ivoire. Votre échec aura pour épicentre et substrat votre option pour votre maintien au pouvoir aux dépends de la quête de la paix, condition de tout programme de construction nationale dont la formation de la jeunesse constitue le maillon essentiel.      

Emmanuel Y. Boussou

Etats-Unis, le 29 novembre 2006