MM. les Présidents et le Premier-Ministre,

Je vous écris cette lettre après moult hésitations. Je l’adresse à vous trois et la partage avec nos compatriotes et les amis de la Côte d’Ivoire. L’objet de cette lettre est simple : il s’agit de quelques préoccupations qui m’assaillent et qui sont relatives à l’issue des élections prochaines. Nous admettons tous que ces élections pourraient permettre à notre pays de sortir de la crise qui le ronge depuis 1999 et dont le coup d’Etat manqué de septembre 2002 constitue le paroxysme. Ceci donne à ces consultations électorales leur caractère spécial et en fait un enjeu essentiel de réconciliation dans notre pays.

Je vous adresse cette missive en me fondant sur une conviction profonde : l’issue de ces élections prochaines dépend essentiellement de vous trois, pris individuellement et collectivement. Nous aurons des élections honnêtes, transparentes et apaisées, si vous le voulez, individuellement et collectivement. Peut-être que vous avez déjà pris cet engagement. Si tel est le cas, je voudrais vous en féliciter et me faire excuser d’enfoncer une porte déjà ouverte. Etant sans savoir les gages que vous vous êtes donnés les uns aux autres pour arriver à un environnement électoral apaisé, je me permets, en toute modestie, de vous interpeller sur la nécessité d’œuvrer à la réussite d’élections justes, crédibles et exemptes de violence dans notre pays.

L’un de vous se trouve à la tête de l’Etat depuis dix ans et les deux autres sont des leaders de poids de l’échiquier politique ivoirien, après avoir assumé de hautes charges nationales. Demain, nous désignerons un autre président de la République. Ce pourrait être l’actuel chef de l’Etat, l’ancien président, le seul Premier-Ministre d’Houphouët-Boigny ou tout autre candidat. La vie ne s’arrêtera ni pour ceux qui auront perdu ces élections ni pour la Côte d’Ivoire. Bien au contraire, si ces élections ne sont pas entachées d’irrégularités marquées et de violence excessive, elles constitueraient le début de la fin de la descente aux enfers que notre pays connaît depuis dix ans. Elles offriraient, ainsi, un nouvel horizon pour la paix. Cela nous permettrait, ensemble, d’entreprendre les travaux de reconstruction de notre commune maison Ivoire. 

Au cours de la campagne électorale qui s’annonce, vous n’irez pas en guerre contre des ennemis. Vous n’aurez pas d’ennemis extérieurs ou intérieurs à combattre, mais des adversaires politiques à affronter à la loyale. Ce sont des sœurs et frères qui, comme vous, aspirent à diriger notre pays au plus haut niveau de l’Etat. Ce sera votre projet pour la Côte d’Ivoire que vous aurez à défendre devant les Ivoiriennes et Ivoiriens pour faire la différence avec les arguments que présenteront vos concurrents. Vous serez tous des candidats avec pour dessein d’œuvrer au développement de la Côte d’Ivoire au profit de la Nation sans exclusive. Ce ne sera pas l’argument de la force, mais la force de vos arguments qui amènera les Ivoiriennes et Ivoiriens à rallier votre cause ou à s’en éloigner. Vous  vous engagerez donc dans une compétition électorale à la fin de laquelle il y aura une chose ou son contraire : la victoire ou la défaite, mais point la vie ou la mort, sauf si vous consentez à soumettre le sort de la Nation à votre carrière politique.

Vous présenterez le bilan de votre gestion passée ou présente de l’Etat et de ses ressources ; vous dévoilerez amplement votre dessein et vos perspectives pour la reconstruction et la renaissance de la Côte d’Ivoire. En le faisant, pensez principalement aux jeunes générations ; ayez à l’esprit ce que nous pourrions ensemble leur léguer. Dites-vous que nous sommes tous légataires d’un patrimoine que nous devons faire fructifier pour les générations futures et qu’aucun de nous n’est propriétaire de la Côte d’Ivoire.

Pendant les jours, semaines et mois à venir, écoutez votre moi personnel plus que quiconque. Il se trouvera certainement dans votre entourage, parmi vos conseillers, dans les appareils qui travaillent avec vous en vue d’une victoire, peu de gens qui seront prêts d’accepter autre chose qu’un triomphe à l’issue de ces élections. S’il est nécessaire que vous impulsiez un élan de dynamisme et de cohésion pour une victoire éventuelle, il vous faudrait, cependant, faire preuve de courage, d’autorité et de fermeté pour que la voix de la raison soit entendue dans votre entourage et par vos partisans. Le jusqu’au-boutisme et la volonté d’avoir raison à tous les prix et contre tous ne pourraient être tempérés que par une posture de mesure, de modération et de sagesse que vous devriez promouvoir et pratiquer pour que cela serve d’exemple autour de vous et fasse tache d’huile dans la conscience nationale.

Durant cette campagne, inspirez-vous de l’exemple d’Abdou Diouf en 2000. Si vous perdez ces élections par la voie des urnes, reconnaissez-le avec anticipation, en toute objectivité et adressez publiquement vos félicitations à celui ou à celle qui est élu(e). Avec vigueur, énergie et détermination, découragez toute tentative de contestation de l’issue de ces élections par vos partisans, si  vous en sortez régulièrement perdant.

Evitez de pousser les enfants, les jeunes gens, les femmes et les hommes, qui vous soutiennent, dans la rue pour obtenir une victoire au forceps. Le leadership commande que vous dictiez la conduite à tenir à vos partisans pour assurer des élections transparentes, honnêtes et apaisées dans notre pays. Ce rôle est le vôtre. Il est tout entier et de haute responsabilité. Il ne revient pas à votre entourage de vous induire en erreur pour acquérir une victoire dont le goût serait amer pour toute la communauté nationale.

Nos frères africains des pays mitoyens et lointains nous regardent. Toute la communauté internationale a les yeux fixés sur nous. Nous avons l’occasion de promettre une nouvelle espérance à l’humanité, en forgeant, unie dans la foi nouvelle, la patrie de la vraie fraternité. Il nous faut réussir ces élections sans verser de sang. Il faudrait que notre jeunesse puisse trouver, à l’issue de ces élections, un espoir de reconstruction de notre pays en vue de sa renaissance et de son développement.

Je vous souhaite bonne chance.

Emmanuel Y. Boussou

New York, le 24 septembre 2010