Nous sommes à la mi-septembre, à un mois et demi de la dernière date connue de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Peut-on espérer que cette fois-ci cette élection aura lieu ? Si tel est le cas, aura-t-on un scrutin régulier, transparent et honnête ? Que nous réservent les lendemains de cette élection ? Pourrait-elle clore le cycle de violence politique qui rythme la vie publique ivoirienne depuis décembre 1999 ?

1.         Un scrutin atypique

Le scrutin présidentiel que les Ivoiriens attendent depuis octobre 2005 sera tout, sauf une consultation électorale comme on en voit généralement en Afrique. La caractéristique principale de ce scrutin porte sur le fait qu’il est censé clore un cycle de violence politique dont le putsch de noël 1999 a été le point de départ. Comme tel, il ne saurait se prêter à des manœuvres de trucage sans que la Côte d’Ivoire ne renoue avec la violence politique.

Il faudrait que les différentes chapelles politiques intègrent cette donne fondamentale dans leurs schémas d’analyse et de projection : en allant aux élections, on a autant de chance de gagner que de perdre. Ceux qui cherchent à se maintenir au pouvoir ou à y accéder par la fraude devraient se convaincre qu’ils prennent date avec une responsabilité historique pour laquelle ils auront à rendre des comptes. Il en est de même de la contestation par la violence de résultats acquis à la régulière ou de toute autre mascarade pour s’octroyer une victoire qu’on n’a pas remportée ! Nul ne peut, en effet, prévoir l’ampleur des troubles auxquels la Côte d’Ivoire serait exposée si cette élection présidentielle se solde par un résultat autre que celui des urnes. Le plus grand danger qui guette la Côte d’Ivoire postélectorale relève plus de probables manœuvres de fraude que de la résistance des forces politiques au verdict des urnes à l’issue d’une compétition honnête et transparente.   

Ici, on gagne ou on perd, selon la seule volonté de la majorité de l’électorat ivoirien. Ce principe élémentaire postule qu’une élection n’est jamais gagnée d’avance, puisqu’elle sert à jauger l’opinion d’un corps social, en un moment précis, par rapport à un programme politique incarné par un homme ou une femme, ou un parti politique. La conscience publique ivoirienne est, depuis quelques années, soumise à d’immenses tourments. L’état mental de la Nation est marqué par toutes sortes de viols, d’agressions et de convulsions. Tout ceci constitue une bombe qu’un scrutin tronqué ferait inéluctablement exploser.

           

L’élection présidentielle se tiendra probablement cette année. Mais, ce serait une prouesse si l’échéance du 31 octobre est tenue. Quant à la régularité du scrutin, les autorités ivoiriennes à charge de son organisation ont toutes les cartes en main pour tenir leur pari, avec l’appui des organisations internationales et des grandes puissances. Cependant, l’espace public ivoirien est vicié par des suspicions de fraude de part et d’autre des chapelles politiques. Plus que les leaders de l’échiquier politique, les différents camps, qui évoluent dans leur sillage, donnent la triste impression de vouloir s’engager dans toutes sortes d’actions pouvant leur garantir la victoire. Il existe donc des zones d’ombre sur lesquelles les uns et les autres devraient donner des gages de bonne foi. Il faudrait, pour y arriver, que les différentes forces du pays, principalement les structures de la société civile, ainsi que les ONG internationales, multiplient les actions de contrôle à toutes les étapes du processus électoral.

2.         Quelle issue au scrutin présidentiel ?  

Les consultations électorales prochaines et principalement la présidentielle sont, à notre modeste avis, le prélude à une véritable réconciliation nationale ou à un saut dans l’abîme. L’issue du processus électoral relève essentiellement des forces politiques engagées dans la compétition. Si elles consentent à conduire une campagne électorale studieuse, mais respectueuse des lois et de leurs adversaires, elles pourraient canaliser les énergies et ardeurs de leurs partisans vers une éventuelle victoire acquise à la régulière ou à l’acceptation de la défaite. Le radicalisme de toutes parts se donne ici comme l’instrument de la descente aux enfers de la Côte d’Ivoire.        

Le processus électoral d’un pays marqué par une profonde crise politique est, en soi, un environnement propice aux tensions et contentions. Il y sévit une dose de violence à l’état latent, tant les esprits sont chauffés à blanc ! Dans un tel contexte, l’Etat et les forces qui l’incarnent devraient faire preuve d’anticipation, en agissant avec souplesse et sagesse, pour éviter l’embrasement. Ici, il serait nécessaire de prôner l’apaisement, plutôt que de brandir la menace de la force publique.

3.         Que dire de l’usage de la force ?   

Le scrutin présidentiel prochain devrait pouvoir s’exécuter avec un minimum de sécurisation, à chacune des étapes du processus électoral. Cependant, l’usage des instruments de la violence publique (forces armées, police et gendarmerie) pour mater des contestations politiques, quelles qu’en soient les raisons, serait un aveu d’impuissance de la part de l’Etat. Bien plus, cela ne saurait se tolérer comme ce fut le cas par le passé. La situation récente de la Guinée devrait servir de leçon aux autorités ivoiriennes et les inciter à plus de modération.

Par ailleurs, aucun mouvement politique ivoirien ne peut, à lui seul, gagner l’élection présidentielle prochaine et gérer la Côte d’Ivoire dans la paix. L’espace public ivoirien est si fragmenté et compartimenté qu’aucune force homogène ne pourrait se dégager pour amener les Ivoiriens à se réconcilier véritablement et tracer ensemble les sillons du changement et du progrès. Il faudrait entrevoir dans ce scrutin le début de la réconciliation pour que, dans cinq ans, un leadership renouvelé prenne le relai en vue de bâtir une véritable société ivoirienne démocratique, inclusive et solidaire.   

   

Emmanuel Y. Boussou

New York, le 15 septembre 2010