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Le Blog d'Emmanuel Y. Boussou

Espace d'échange d'idées sur la Côte d'Ivoire, sa quête de la paix et son devenir

20 avril 2008

Il faut, d'abord, organiser les élections avant de les gagner ou de les perdre

Aux formations politiques ivoiriennes, aux acteurs principaux de gestion de la crise ivoirienne, aux hommes et femmes leaders de l’échiquier politique ivoirien, je voudrais m’adresser, pour partager, avec eux et nos compatriotes, quelques idées simples du citoyen ordinaire que je suis. Bien que vivant loin de notre pays, je n’en suis pas moins connecté par la magie de l’Internet.

A l’instar de nos compatriotes et des amis de la Côte d’Ivoire, j’ai appris, le 14 avril 2008, à la veille d’une visite du Chef de l’Etat aux Nations Unies, à New York, que la date du premier tour du scrutin présidentiel, que nous attendions tous depuis 2005, a été fixée au 30 novembre 2008. A l’évidence, ceci est un fait nouveau dans l’évolution de la crise ivoirienne et devrait susciter de l’espoir. Mais, je dois l’avouer, je ne crois pas que des élections présidentielles seraient organisées à cette échéance. Mon doute n’est pas fondé par les difficultés techniques liées aux conditions matérielles de l’organisation de cette compétition électorale, encore moins par un esprit nihiliste.

Certes, la tenue d’une élection présidentielle dans un pays qui peine à sortir d’une situation de crise politico-militaire et qui ploie sous le contrôle de deux armées et de milices multiformes est, en soi, un enjeu sérieux. Par ailleurs, des opérations préélectorales régulières doivent être engagées avant toute chose :  les conditions de sécurité devant entourer le processus électoral, la constitution, la vérification et l’organisation du collège électoral, la distribution de bulletins de vote, l’établissement de bureaux de vote sur l’étendue du territoire national. Tout ceci nécessite des ressources financières énormes, requiert une certaine disposition d’esprit et exige une ferme détermination, mais désintéressée, dont l’objectif principal et la fin ultime seraient un scrutin régulier, transparent et équitable.          

Mais, plus que les obstacles réels liés aux conditions matérielles d’organisation du scrutin présidentiel à la date du 30 novembre 2008, ce qui me rend dubitatif est le manque de bonne foi des acteurs de gestion de la crise ivoirienne que sont principalement le camp présidentiel, la rébellion et accessoirement les formations politiques. Que toutes questions pendantes relatives au lancement du processus électoral fassent, pendant longtemps, l’objet d’atermoiements, de contentions et de tergiversations de la part des anciens belligérants devenus co-gestionnaires de la sortie de crise pour trouver, subitement, une voie de solution seulement à un jour d’une visite aux Nations Unies du Chef de l’Etat est ahurissant, pour ne pas dire suspect.

Si donc tout peut être bouclé en une séance extraordinaire du Conseil des Ministres, pourquoi avoir passé plus d’un an pour le faire ? Si on peut tout dénouer, n’est-ce pas parce qu’on avait, au départ, tout noué ? En réalité, ce qu’on a dénoué, on peut aisément le renouer !   

Pour tout dire, la volonté forcenée des parties prenantes au conflit ivoirien de vaincre vaille que vaille leurq adversaires, l’opiniâtreté des acteurs principaux de la gestion de la crise de ne rien céder à leurs contradicteurs et l’obsession des chapelles politiques qui régentent le pays, de gagner, par tous les moyens, les élections, avant même qu’elles ne soient organisées, voilà ce qui, à mon sens, explique tous les blocages et fixe la vie publique ivoirienne dans une situation de non-droit depuis octobre 2005. Et tant que cela permettrait aux différentes parties d’engranger des bénéfices économiques sur la dépouille de la Côte d’Ivoire, pourquoi devraient-elles y mettre fin ? Pourtant, comme le dit le proverbe de chez nous, le cadavre a beau être beau, il faut l’enterrer.

 

A la suite du clergé catholique ivoirien, qui exhorte les hommes politiques à tout mettre en œuvre en vue de garantir la régularité, la transparence et l’acceptation des résultats du scrutin présidentiel prochain, je voudrais, à mon modeste niveau, interpeller la classe politique ivoirienne sur un certain nombre de choses simples, mais indispensables, pour éviter à notre pays de sombrer dans une déchéance qui se profile à l’horizon.

Je l’ai déjà dit, je ne crois pas à la bonne foi des acteurs politiques quant à la tenue de l’échéance du 30 novembre. Je suis devenu St. Thomas et j’attends des preuves, pour croire. J’estime que les uns et les autres consentiront uniquement à jouer franc jeu que si, selon leur intime conviction, ils ont toutes les chances de gagner ces élections. En clair, ils voudront remporter cette consultation électorale avant de l’organiser. Or, selon tout entendement, cela est impossible.

Une autre raison de la probabilité de la non-tenue de l’élection présidentielle à l’échéance fixée réside dans le fait que la politique constitue, pour beaucoup d’Africains, un moyen d’accession à la gestion des ressources économiques et financières d’un pays. Elle devient, de ce fait, le tremplin à tout, le passage obligé pour tout, de sorte qu’elle est le fondement ou le moyen d’existence pour une catégorie de gens.

En Afrique, on ne vient généralement pas à la politique pour donner de son énergie, de ses richesses et de son génie à la collectivité, mais pour se positionner en vue de tirer profit des ressources d’un pays. La politique n’est pas, contrairement à ce qui se passe en Occident, un engagement, un sacerdoce, mais le moyen d’accession à une caste, à une coterie, pour ordonnancer, prescrire, dominer, posséder.   

Le jeu politique, en Afrique, se nourrit également de la perversion de structures sociales traditionnelles et des valeurs qui les sous-tendent et les organisent en créant de nouveaux systèmes de clientèle. Le tout donne lieu à des passe-droits, à des situations de rente, au profit de groupes dont le prince devient finalement l’otage. Son entourage voit ainsi son destin lié à la longévité du régime du prince et se bat bec et ongles pour son maintien au pouvoir. Il est vrai que très souvent, dans un tel contexte, les convictions politiques ne servent que de paravent.

Cet état d’esprit, ces pratiques et ces habitudes doivent cesser. Il faudrait voir, avant tout, le sort de la majorité de la population ivoirienne, l’état de décrépitude avancée, la situation de corruption au propre comme au figuré de notre pays, plus que l’accession au pouvoir ou sa confiscation par un groupe, un clan, une coterie. Il faut à tous les hommes et femmes politiques ivoiriens un sursaut d’orgueil national, un esprit patriotique pour qu’ils puissent se surpasser et entrevoir dans les prochaines consultations électorales l’une des voies royales de la réconciliation nationale.

En Côte d’Ivoire, à moins de créer un triumvirat à la tête de l’Etat, MM. Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara ne peuvent gérer ce pays au même moment. L’un ou l’autre peut légitimement prétendre à la victoire à l’issue d’élections transparentes. Ce qui veut dire que les deux autres doivent accepter leur défaite. M. Bédié a passé six ans à la tête du pays et a subi un coup d’Etat à moins d’un an de la fin de son mandat ; M. Gbagbo dirige la Côte d’Ivoire depuis octobre 2000. Son régime est contrarié par le kyste de la rébellion armée depuis plus de cinq ans; cependant, il a passé sept années déjà dans le rôle de Chef de l’Etat ; M. Ouattara a assumé les fonctions de Premier-Ministre pendant trois ans, mais n’a jamais été autorisé à se porter candidat à une élection présidentielle.

En plus de leur aura et charisme individuels, les infortunes de chacun des trois hommes politiques principaux de notre pays pourraient justifier leurs attentes et aspirations relatives à la gestion de la Côte d’Ivoire au plus haut niveau de l’Etat, à l’issue des élections qu’il faudrait un jour ou l’autre organiser. Il faut convenir que MM. Bédié, Gbagbo et Ouattara doivent, ensemble, se soumettre au verdict des urnes dans le cadre d’un scrutin présidentiel  honnête pour que des comptes politiques soient soldés en vue de relancer le pays sur de nouvelles bases. Cependant, aucun d’eux ne doit se croire être pourvu d’un droit de vie ou de mort sur la Côte d’Ivoire et ses habitants. La gestion d’un pays qui se dit démocratique est conférée par des élections à intervalles réguliers.

En allant à des élections, on se soumet au verdict de ses concitoyens. On a, de ce fait, autant de chance de gagner que de perdre. Le pouvoir issu des urnes n’est pas  un pouvoir à vie ; il ne donne pas lieu à un droit de propriété d’un individu ou d’un groupe d’individus sur un peuple. En principe, nul n’est prédestiné à l’exercice du pouvoir politique dans un régime démocratique de type républicain. C’est le pouvoir de la majorité d’une population, qui le confie à un homme ou à une femme pendant un moment donné, pour le reprendre par le jeu des élections et le céder à quelqu’un d’autre, en vue de l’exercer à sa place en un laps de temps. 

Ici et maintenant, il n’est point question du pouvoir de M. Gbagbo que ses partisans-courtisans doivent tout faire pour préserver, même en empêchant que des élections se tiennent ou en truquant celles-ci, si elles étaient organisées. Il ne s’agit pas non plus pour les militants du PDCI-RDA de penser que le pouvoir politique en Côte d’Ivoire est la propriété privée ou le don naturel fait à leur parti que seul leur leader a le droit d’exercer. Les sympathisants et supporteurs de M. Ouattara doivent, quant à eux, se convaincre que leur leader n’accédera au pouvoir que si la majorité des Ivoiriens le veut et qu’il n’est écrit nulle part qu’il est nécessairement né pour être président de la République de Côte d’Ivoire.

Il faudrait que les différentes chapelles politiques ivoiriennes fassent toutes de l’urgence de la sortie de la situation actuelle de non-droit de notre pays leur priorité et contribuent, avec vigueur mais dans la modération, à impulser un état d’apaisement propice à la conduite des élections. Pour le réussir, elles doivent toutes s’engager à faire des campagnes électorales studieuses, mais tolérantes, dans un esprit de fraternité.

En Afrique orientale, la tragédie kenyane n’a pas encore livré tous ses secrets. Le compromis auquel les deux leaders politiques du pays et leurs partisans sont convenus est seulement en train de se matérialiser. Ce drame mettra certainement du temps avant d’être exorcisé.

En Afrique australe, le Zimbabwe n’est plus ce pays dont l’histoire de la libération se confondant avec l’histoire personnelle de son président me fait revivre mes souvenirs d’étudiant marqués par une conférence d’un certain Laurent Gbagbo en avril 1980 sur le Campus universitaire de Cocody. Aujourd’hui, nous sommes tous hantés par l’attente des résultats d’une élection présidentielle dans ce pays, ce qui est de nature à produire toutes sortes d’atrocités. Tout ceci pour une chose : confisquer le pouvoir ou l’arracher de force. Le vaillant peuple zimbabwéen est ainsi mis sur l’autel des ambitions politiques de ses élites. 

Les exemples kenyan et zimbabwéen ont-ils une portée  dans ce qui est en train de se tramer en Côte d’Ivoire ? Seraient-ils suffisamment édifiants pour que les leaders politiques ivoiriens en tirent les leçons qui s’imposent ? Quel drame la Côte d’Ivoire devrait-elle encore vivre pour que l’on puisse y conduire des élections honnêtes, régulières que nul ne pourrait prétendre gagner à l’avance ou contester ? Aurons-nous un président élu démocratiquement et reconnu comme le vainqueur des prochaines joutes électorales par ses adversaires ? Mon doute demeure, hélas, et mon espoir d’une renaissance ivoirienne s’éloigne chaque jour davantage.

Emmanuel Y. Boussou

Etats-Unis, le 19 avril 2008

Posté par manu101 à 03:24 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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