15 février 2011
Alassane Ouattara, architecte de la réconciliation ivoirienne
J’avais promis écrire, en deux volets, la suite de ma note intitulée : « Reconnaître la victoire d’Alassane Ouattara en vue de lancer les chantiers de la réconciliation ivoirienne ». Contrairement à ce projet, je me résous à proposer un seul texte. Cet écrit porte sur ce que je considère comme les atouts majeurs de M. Ouattara pour nous conduire à une réconciliation sincère et jeter, ainsi, les jalons de la reconstruction et de la renaissance de la Côte d’Ivoire.
Les leviers dont dispose M. Ouattara, pour permettre aux Ivoiriens de se réconcilier avec eux-mêmes et se rassembler davantage, en vue de rebâtir leur pays, sont de plusieurs ordres. Je voudrais en énumérer quelques uns :
Le plus grand crédit d’Alassane Ouattara, qu’il pourrait mettre au service de la reconstruction de la Côte d’Ivoire, est, sans nul doute, son aura et charisme personnels bâtis pendant une longue et prestigieuse carrière internationale et les années passées auprès de Houphouët-Boigny dont le summum est la primature ivoirienne (1990-1993). Le soutien dont M. Ouattara bénéficie sur le plan international, depuis son élection, en est une preuve. Ceci constitue une fenêtre de la Côte d’Ivoire sur le monde, à l’heure de la mondialisation.
Le parcours politique de M. Ouattara parsemé d’embuches, d’humiliations et de vexations, avec des tentatives d’assassinat, n’a pas, cependant, été altéré par l’aigreur, la vindicte et l’esprit de revanche. M. Ouattara, souvent éprouvé, cultive la retenue et l’empathie et dégage, autour de lui, une vibration positive de mesure, de pondération et de convivialité, certes avec une force de caractère et de la fermeté, lorsque cela est nécessaire. Il n’en demeure pas moins qu’il reste un homme affable, raffiné et rigoureux. Il s’inscrit, de cette manière, dans le sillage d’Houphouët-Boigny, à la suite de son aîné Henri Konan Bédié.
Alassane Ouattara se définit comme un homme de paix, de rassemblement et d’ouverture. Avant et pendant la campagne présidentielle, M. Ouattara a passé sous silence les meurtrissures qu’il a connues en près de vingt ans, pour ne prôner que la tolérance, la contrition et le pardon. Dans le nord de la Côte d’Ivoire dont il est originaire, précisément à Boundiali, il avait dit qu’il n’était le candidat d’aucune région ou ethnie, mais de toute la Côte d’Ivoire. Par ailleurs, son message était fait d’altruisme et échafaudé autour de thématiques d’inclusion, de solidarité et de construction, c’est-à-dire orienté vers le futur de la Côte d’Ivoire. Son entente avec Henri Konan Bédié, après de longues années de discorde autour de la gestion de la Côte d’Ivoire, procède du sens de l’Etat des deux hommes, de leur respect des engagements pris et de leur quête de la concorde nationale.
Le score sans appel de 54% qu’il a réalisé au deuxième tour de l’élection présidentielle est, en soit, la source principale de la légitimité d’Alassane Ouattara. Ce score couvre pratiquement toutes les régions de la Côte d’Ivoire (du nord, du centre, de l’ouest, du sud-ouest et de l’est). C’est uniquement dans les zones du sud, et du centre-ouest que M. Laurent Gbagbo, président sortant, a réalisé une avance sur M. Ouattara, qui n’était massive que dans la région de l’Agneby. Ceci est aussi le résultat du report des voix des partis du Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), principalement le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) d’Henri Konan Bédié.
Alassane Ouattara est le symbole d’une frange importante de la société ivoirienne qui, à tort ou à raison, s’est sentie, pendant de longues années, exclue de l’espace public ivoirien ou de participation politique. Etant donné que la rébellion de septembre 2002 avait, en partie, fait des contrariétés subies par le Rassemblement des républicains et son leadership, la justification de la prise des armes, M. Ouattara, plus que tout autre homme politique ivoirien, est susceptible de disposer de l’autorité nécessaire pour réunifier la Côte d’Ivoire, rétablir la confiance entre ses filles et fils et jeter les bases d’un véritable travail de reconstruction du pays.
Avec le RHDP, M. Ouattara a pu, pour le deuxième tour du scrutin présidentiel, s’appuyer sur une forte coalition politique. Cette alliance, qui compte devenir un parti politique unifié, recréera l’idéal de rassemblement, de dialogue et de paix de Félix Houphouët-Boigny. Deux autres forces politiques se sont jointes à M. Ouattara dans le cadre de la campagne du deuxième tour : le Parti ivoirien du travail et l’Union pour la Côte d’Ivoire.
Avec en appoint les cadres de ces formations politiques et l’expérience de la gestion des affaires publiques de M. Henri Konan Bédié, Alassane Ouattara dispose d’un vivier important de compétences, de talents et de génies issu de tous les horizons du pays pour le guérir du mal qui le ronge depuis la mort de Félix Houphouët. Mais, plus que tout, l’accession d’Alassane Ouattara à la magistrature suprême de la Côte d’Ivoire permettra aux Ivoiriens de solder leurs vieux comptes avec l’ultranationalisme et le repli identitaire, pour s’ouvrir pleinement sur le monde.
Emmanuel Y. Boussou
11 février 2011
09 février 2011
Reconnaître la victoire d’Alassane Ouattara en vue d'ouvrir les chantiers de la réconciliation ivoirienne
Devant l’impasse que connaît notre pays depuis le 28 novembre 2010, il ne sert à rien d’adorer ou d’abhorrer Alassane Ouattara. Il ne s’agit, encore moins, d’aimer ou de haïr Laurent Gbagbo. Nous sommes interpellés par le sort de notre commune Maison Ivoire, avec toute sa maisonnée de près de 20 millions d’âmes. Nous sommes taraudés par une problématique : la survie de la nation ivoirienne. En sus de l’issue de l’élection présidentielle, se joue fondamentalement le futur de la Côte d’Ivoire.
Il est, en substance, question du choix de plus de 5 millions d’électeurs ivoiriens et du respect de ce choix. Nous ne sommes nullement interpellés par des discours d’intellectuels autour du poids des arguments de l’un ou l’autre des deux candidats du deuxième tour de l’élection présidentielle. Dans le cadre d’un processus électoral, les arguments de candidats n’ont de fondement et de pertinence que pendant la campagne électorale, pas après le scrutin. Pour tout dire, il n’est pas question de convaincre qui que ce soit des résultats de cette élection : ils sont d’une évidence élémentaire. Chacun de nous sait qui a gagné cette élection et qui l’a perdue, selon le verdict des urnes.
Les enjeux du drame que notre pays vit aujourd’hui ne portent donc pas sur l’éloquence des défenseurs d’un camp par rapport à celle d’un autre. Nous n’avons, non plus, en face de nous deux boxeurs dont nous devons compter les coups. Il ne s’agit pas de cas d’orgueil d’un leader et de ses partisans ou de prévenance à son encontre. Il n’est pas question de la défense de la souveraineté ou de la Constitution de notre pays. Rien ne peut soutenir le slogan de « candidat du pays contre le candidat de l’étranger », lorsque l’électorat ivoirien, dans une majorité de 54%, a tranché.
Il est vain et déloyal d’évoquer des arguments de défense de la nation ivoirienne et de ses institutions, pour refuser de reconnaître sa défaite. Cela sonne le gong de la démagogie. Aucun de nous n’est plus ivoirien que son prochain et ne devrait se draper égoïstement dans la tunique Orange-Blanc-Vert, lorsqu’il s’agit de contradictions avec un compatriote sur des questions relatives à la gestion de l’Etat ivoirien. Aucun de nous ne peut, a priori, se proclamer plus loyal à la patrie que son prochain ou utiliser des thèses nationalistes contre ses concitoyens.
Du reste, depuis 2002, l’excuse du complot international contre la Côte d’Ivoire et ses pendants de propagande ultranationaliste n’ont pas donné lieu à un progrès notable et une amélioration sensible des conditions de vie des Ivoiriens ou nous rassembler davantage. Ce pays ne vit que sur les vestiges des actions vigoureuses de progrès engagées de 1960 à 1999. En dix ans de pouvoir, Laurent Gbagbo et le FPI n’ont fait aucune réalisation essentielle de nature à amplifier l’œuvre de Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara. Depuis le 28 novembre, la Côte d’Ivoire se délite, chaque jour davantage. Ceci provient d’un fait simple : Laurent Gbagbo a perdu les élections et contre la raison, ses partisans et lui s’agrippent au pouvoir.
Il faut se souvenir de nos actes antérieurs relatifs à la privation de participation politique à un des nôtres, M. Alassane Ouattara, ce qui créa un malaise profond dans la vie nationale et donna des prétextes aux uns pour perpétrer un coup d’Etat en décembre 1999. En 2000, l’accession au pouvoir de Laurent Gbagbo s’est opérée dans un bain de sang, après l’élimination arbitraire d’Henri Konan Bédié et d’Alassane Ouattara du scrutin par une Cour suprême aux ordres. Ceci servit de nid, en septembre 2002, à la rébellion que nous avons de la peine à exorciser.
Pourquoi vouloir maintenir au forceps Laurent Gbagbo dans le fauteuil présidentiel en invalidant le vote de 8 départements du pays dans lesquels Alassane Ouattara a réalisé un score sans appel au premier tour ? Qu’est-ce qui aurait justifié des fraudes des partisans de Ouattara dans ces départements ? Soyons sérieux, peut-on être tenté de voler un objet dont on est le propriétaire ? Quelle est cette logique qui fonderait une victoire de Gbagbo dans ces départements au second tour dont il aurait été privé par d’éventuelles fraudes? Alassane Ouattara n’a-t-il pas amplement remporté le deuxième tour du scrutin dans les régions où Henri Konan Bédié avait été crédité d’un franc succès au premier tour, ceci avec des scores allant de 65 à 80% et un taux de participation autour de 75% ? Si donc les consignes de vote données par Bédié en faveur de Ouattara ont été massivement suivies, comment peut-on croire à une éventuelle victoire de Laurent Gbagbo.
Fiers Ivoiriens, dignes filles et fils de cette terre d’espérance, d’hospitalité et de fraternité, renouez avec l’esprit Félix Houphouët-Boigny. Demandez à Laurent Gbagbo et à ses partisans de reconnaître, dans l’humilité, la tolérance et la sagesse, la victoire d’Alassane Ouattara, en fait la victoire de toute la Côte d’Ivoire. C’est la voie de la réconciliation, de la reconstruction et de la renaissance de notre patrie.
Emmanuel Y. Boussou
New York, 9 février 2011
28 janvier 2011
Quelle sortie de crise pour la Côte d’Ivoire?
Ce texte a été écrit en mai 2004. C'était au début de la crise ivoirienne. Est-il toujours d'actualité? A vous d'en juger.
La Côte d’Ivoire est rongée par une crise sociopolitique sans précédent dont les retombées se soldent en termes de pertes énormes en vie humaine. Les derniers événements macabres, ceux de mars 2004, n’ont pas encore livré tous les mystères dans lesquels les commanditaires et auteurs de ces actes odieux les ont enfouis. De ces derniers rebondissements du conflit ivoirien et de l’un de ses points de contention, à savoir le cas Ouattara, je voudrais proposer une lecture et quelques idées comme cheminements d’une sortie de crise.
1. Le cas Ouattara
Sans emprunter les sentiers battus et les sempiternels raccourcis portant sur l’origine et la présence d’Alassane Ouattara sur l’échiquier politique ivoirien, quelles que soient la validité et la pertinence des thèses avancées par ses défenseurs et adversaires, je voudrais évoquer la problématique de l’ambition politique de ce technocrate de haut calibre comme un cas de conscience. Un cas de conscience pour M. Ouattara lui-même d’abord et pour les principales chapelles politiques ivoiriennes qui l’ont soutenu et/ou combattu depuis près de dix ans.
A M. Alassane Ouattara
Avant tout, je voudrais, à la face de la Nation ivoirienne, adresser à M. Ouattara, mes regrets pour avoir, dans certains de mes écrits, adopté, par le passé, des positions considérées tranchées par ses partisans et lui-même, sur son ambition de diriger la Côte d’Ivoire au plus haut niveau. En le faisant, je me suis permis, comme tant d’autres, de me prononcer sur le fond du dessein politique qu’il nourrit pour ce pays qui est à nous tous.
Que Alassane Ouattara soit un leader incontournable du jeu politique ivoirien et son pendant de crise larvée ou ouverte est un fait ! Ceci constitue, du reste, une charge importante dont la portée devrait être appréciée, en priorité, par M. Ouattara lui-même, en son âme et conscience.
Dès lors, il revient à Alassane Ouattara, comme aux autres acteurs politiques de poids du pays, de discerner le sens réel du dessein dont il se sent investi pour la Côte d’Ivoire, ainsi que des moyens à déployer en vue de la traduction dans les faits de cette ambition politique. C’est pourquoi, au regard de toute la tragédie que vit notre pays et de laquelle son ambition politique est sans nul doute l’épicentre, M. Ouattara devrait s’engager dans un acte d’introspection. Ensuite, il définirait, avec lucidité, clairvoyance et sagacité, la façon dont il pourrait et devrait s’impliquer le plus efficacement possible dans la résolution de la crise ivoirienne et, au-delà, dans la construction d’une Nation ivoirienne prospère, solidaire et généreuse au profit de tous ses fils et filles.
Plutôt que de laisser les autres, comme Soro Guillaume et Cissé Bacongo, se prononcer, à sa place, sur la suite à donner à son ambition politique, M. Ouattara ne devrait, à mon humble avis, s’en référer principalement qu’à sa conscience. En véritable leader, il devrait se dégager de toute pression et définir l’orientation que les hommes et femmes qui se reconnaissent en lui devraient suivre en vue de conduire notre pays dans une dynamique de paix, de tolérance et d’ouverture, susceptible d’aboutir à la réconciliation des cœurs et des esprits.
Si, du plus profond de lui-même M. Ouattara estime qu’à la suite de cette crise, il peut accéder aux plus hautes charges de l’Etat de Côte d’Ivoire et réussir à diriger ce pays dans la paix, la tolérance et la concorde, c’est à lui seul de le décider. En le faisant, il pourrait avoir à l’esprit les préoccupations de cohésion nationale et de développement socio-économique de notre pays dans son entièreté.
Aux autres leaders politiques ivoiriens
Les leaders des principaux partis politiques ivoiriens devraient se soumettre à une action de méditation, à un examen de conscience, sous la forme de contrition, pour jeter un regard critique sur les dommages faits à la Nation, suite aux positions immodérées qu’ils ont contribué à insuffler à une grande partie des Ivoiriens à propos de l’ambition politique d’Alassane Ouattara. Ceci s’adresse principalement aux dirigeants du PDCI-
Si aujourd’hui le PDCI-
Plus aujourd’hui qu’hier, les politiques ivoiriens et leurs sicaires de la presse et de la société civile devraient cesser de faire du cas Alassane Ouattara l’alpha et l’oméga de la vie publique ivoirienne. A défaut, ils devraient voir en cet homme un adversaire politique à combattre au niveau des idées, des programmes politiques et des projets de société, plutôt que de le diaboliser ou de faire de son origine un spectre qui hanterait la Côte d’Ivoire et anéantirait ce pays, si cet homme accédait à sa direction suprême.
Cette aversion d’Alassane Ouattara et la psychose qui est cultivée à propos de cet homme dans certains cercles politiques ressemble plus à un réflexe de tribu assiégée qu’à un projet politique rigoureux, durable et porteur d’espérance pour notre pays. Tous les politiques ivoiriens devraient, ensemble, libérer notre pays du discours politique fétide et factice fondé sur des considérations subjectives et prospérant dans la démagogie et l’extrémisme.
S’appuyer sur M. Ouattara, tirer avantage de son audience nationale et de son réseau de relations internationales, prétendre défendre sa cause pour accéder au pouvoir et ensuite tenter de s’y maintenir en le combattant relève du cynisme. Il en est ainsi de ce procédé consistant à faire de sa présence sur la scène nationale un fonds de commerce politique. Ces actes de manipulation politique constituent, en dernière instance, l’une des causes profondes de la déchirure du tissu social ivoirien.
Avec le temps, de telles manœuvres montrent leurs limites. Ce jeu auquel des partis politiques s’adonnent est de nature à porter un sérieux coup à la cohésion nationale, si cela n’est déjà fait, tant il est vrai qu’une composante importante de la Nation se reconnaît dans le combat de cet homme et voit dans les contrariétés qui lui sont perpétuellement faites la marque de son exclusion du jeu politique ivoirien.
En plus de dix ans de polémique à propos de l’origine de M. Alassane Ouattara portant essentiellement sur ses ambitions politiques, il est grand temps que la classe politique laisse cette question au peuple ivoirien qui est le seul détenteur de la souveraineté et décideur de la personne à qui il donne un mandat pour le représenter pendant un temps précis.
Une donne que les politiques ivoiriens ne semblent pas percevoir suffisamment relève, à mon avis, du fait que les actes qu’ils engagent pour oblitérer l’ambition politique d’Alassane Ouattara ou lui faire porter toute la responsabilité dans les convulsions sociopolitiques du pays sont vus, de l’extérieur, comme des manœuvres de politiques refusant de se soumettre au suffrage des Ivoiriens avec un adversaire de taille. Lorsque sur une longue période, nos politiques semblent incompris à l’extérieur sur la question Ouattara, quelle attitude la sagesse du terroir que nous connaissons tous commande? La retenue, la modération et la flexibilité.
Ce qui relève, en revanche, d’une position courageuse que les deux principaux partis ayant, ensemble, une forte majorité au Parlement devraient prendre est bien évidemment l’adoption du projet de loi portant sur l’amendement, en son article 35, de la Constitution. Ceci peut, éventuellement, donner un signal fort à la communauté internationale de la volonté des politiques ivoiriens d’œuvrer au retour de la paix dans notre pays. Ce faisant, les rebelles n’auraient plus, en toute objectivité, de prétexte à garder leurs armes, puisque le référendum devant porter sur l’amendement de la Constitution ne pourrait s’organiser que sur toute l’étendue du territoire soumis à l’autorité de l’Etat.
2. les événements de mars 2004 et leurs interprétations
Pour disserter sur les événements du 25 mars 2004 et la polémique autour du décompte des victimes, tout comme sur le Rapport de la Commission d’enquête de l’ONU, il convient de s’arrêter à un point fixe: lorsqu’il y a mort d’homme par le fait de la violence politique, même s’il ne s’agit que d’une seule perte en vie humaine, elle est suffisamment importante pour susciter le choc, provoquer l’indignation et conduire au recueillement. Tout ce qui vient après n’est que de la vanité ou de la diversion!
Depuis décembre 1999, il y a effusion de sang à profusion sur le sol de cette contrée jadis connue comme une terre d’exception en Afrique, dans le sinistre registre des atrocités repérées sur le terrain politique. Comme tétanisés par la violence et la culture de la violence dans laquelle les Ivoiriens se jettent perfidement, les dirigeants du pays et leurs porte-voix de la presse et de la société civile ne pointent du doigt que vers leurs adversaires politiques ou l’extérieur.
Porter toujours un regard accusateur sur les autres pour tous nos problèmes internes est une voie dangereuse et perfide. C’est la voie du faux-fuyant et de la forfaiture. Cette piste n’appelle aucunement l’humilité, la remise en cause de soi et la contrition. Au contraire, elle durcit les cœurs en soldant la mort en pertes et profits. Par ailleurs, elle avilit l’homme et installe la conscience collective du pays dans une dynamique de violence. C’est un cycle infernal qui s’institue progressivement dans notre pays et si nous n’y prenons garde, la Côte d’Ivoire risque d’être détruite à jamais.
Que devant notre drame, la communauté internationale s’intéresse à notre pays et s’investisse dans la résolution de notre crise devrait être un motif d’espoir pour nous tous, surtout nos leaders, premiers responsables de la déchirure du tissu social ivoirien ! Mais, attention, c’est à nous qu’il revient, en premier lieu, de nous résoudre sincèrement à briser le cycle de la violence dans lequel les ambitions politiques de nos leaders sont en train de nous conduire insidieusement. Plutôt que de nous attaquer aux autres, cessons de briser le thermomètre et tâchons de soigner la fièvre. En d’autres termes, laissons de blâmer le photographe et voyons en nous-mêmes le Boubou que notre image fait projeter par son objectif!
Les commissions d’enquête de l’ONU, les investigations des institutions de défense de droits de l’homme et tous les compte-rendus d’organes de presse internationaux ne se font qu’à partir de faits. Ces faits peuvent être grossis, passés sous silence, mais ils n’en constituent pas moins les résultats des tueries dues aux luttes politiques dans notre pays. Chez nous, on l’exprime de belle manière en ces termes : « On ne cache pas le soleil d’une main » !
Hier, un charnier a été découvert dans notre pays. Quelle que soit la manière dont ce charnier a été constitué, quels que soient les mobiles de ceux qui l’ont monté et les raisons ayant motivé ces tueries massives, il s’agit de personnes humaines, des Ivoiriens et certainement d’autres Africains, dont la vie a été arrachée, dans le cadre de luttes politiques.
En décembre 2000, il y a eu des exactions sur les militants du RDR, avec des pertes en vie humaine, à la suite de manifestations portant sur un contentieux politique. Les sévices et autres voies de faits sur les journalistes nationaux de la part des défenseurs du régime sont monnaie courante dans notre pays. En décembre 2003, un journaliste d’un organe de presse international a été abattu non loin du siège de la Police nationale. Aujourd’hui, notre pays est frappé d’une torpeur, celle relative à l’énigme de la disparition d’un autre journaliste de la presse étrangère : Guy-André Kieffer. Ceci charge notre conscience et nous couvre de honte. Trop, c’est trop !
Tous ces cas d’atrocités, ajoutés aux victimes d’une guerre que nous avons tous du mal à expliquer et ses horreurs, devraient nous faire réfléchir. Il y a une ligne rouge que nous sommes en train de franchir allègrement. Il nous faut un sursaut d’orgueil national en vue de domestiquer en nous cet instinct grégaire et animal qui a détruit hier le Libéria et la Sierra-Leone voisins et s’est emparé du grand Congo, après avoir fait un détour ravageur au Rwanda et au Congo-Brazzaville.
La Côte d’Ivoire se donne progressivement comme un vaste champ de ruine. Des décombres de ce champ de ruine et la morale qui s’en dégage, ce que nous avons encore de leadership devrait s’armer de courage, de sagacité et d’intelligence pour se poser cette question avec Jean Giraudoux dans La guerre de Troie n’aura pas lieu: « où est la pire lâcheté, être lâche avec soi-même en provoquant la guerre ou être lâche avec les autres en préservant la paix » ? La lâcheté ici consiste essentiellement dans le fait de voir en les autres la source principale de nos problèmes. Elle procède également de notre incapacité de nous engager de bonne foi dans la quête de la paix. Elle s’exprime, par ailleurs, dans l’atermoiement et les méthodes dilatoires dont le résultat caressé secrètement dans certaines coteries serait de créer les conditions de la reprise de la guerre.
Emmanuel Yao Boussou
New York, le 17 mai 2004.
07 décembre 2010
Attention Monsieur le Chef de l’Etat, vous ne pourrez pas reconstruire la Maison Ivoire !
Cette lettre ouverte a été écrite en novembre 2006. Je la propose telle quelle. Je vous prie de la lire jusqu'à la fin, surtout la conclusion.
Je vous écris cette troisième lettre ouverte avec une chose à l’esprit : j’avais, pendant de longues années, estimé que votre attachement à notre patrie était plus fort que votre amour pour le lucre du pouvoir. Aujourd’hui, je doute de votre dévotion à notre commune Maison Ivoire, celle que vous avez voulu reconstruire sur de nouvelles fondations. Je vous adresse cette missive pour vous interpeller sur les risques de destruction auxquels votre soif de pouvoir expose cette maison. En le faisant, je compte également prendre à témoins nos compatriotes.
Vos partisans me demandent, souvent, pourquoi je vous écris au lieu d’exiger des rebelles le dépôt des armes. Ils se plaignent que je ne dise rien aux partis politiques de l’opposition ivoirienne. Ma réponse est simple : on ne prête qu’aux richesses. Si tant est que vous êtes le chef, c’est à vous qu’on doit demander des comptes. Vous avez entre vos mains les leviers du retour de la paix dans notre pays. Si vous le voulez, la Côte d’Ivoire serait en paix avec elle-même. Si vous entrevoyez la sauvegarde de l’unité nationale comme une valeur cardinale au-dessus de toute autre considération, la paix serait à notre portée.
Au contraire, vous ne pensez qu’à votre maintien au poste de président de la République et au confort douillet qui s’y rattache. Ceci vous amène à prendre des positions maximalistes, ce qui nous éloigne de toute lueur d’espoir quant à une sortie de crise. La logique de confiscation de pouvoir dans laquelle vous avez engagé notre pays de force aboutira au pourrissement de la Côte d’Ivoire avec, en prime, la déstructuration du tissu social, l’annihilation des valeurs morales et la destruction du potentiel économique de la Nation.
Je voudrais vous faire un rappel historique : la Côte d’Ivoire que nous connaissons actuellement a été dessinée, contre le gré de ses peuples, par l’administration coloniale française. Ceci fut accompli dans la douleur. L’assujettissement de notre patrie a été mené en deux phases essentielles ponctuées par autant d’humiliations que de dénis de droits humains élémentaires. Ce furent les travaux forcés, le système d’indigénat, l’économie de traite, le carnage de Dimbokro, etc.
La première pacification fut conduite par Gabriel Louis Angoulvant. Elle porta sur la pénétration des colons confrontée à la résistance des autochtones. La deuxième fut entreprise sous la férule de Laurent Elisée Péchoux. Elle avait pour objet de briser l’élan politique de construction de la Nation ivoirienne impulsé par le Parti démocratique de Côte d’Ivoire, sous-section du Rassemblement démocratique africain. Inutile de vous dire que nos grands-parents et parents ont payé de leur sueur et sang la construction d’un Etat indépendant que nous avons en héritage aujourd’hui. Du reste, la Côte d’Ivoire n’a pas été le seul pays colonisé par la France en Afrique !
Autant nous ne pouvons nous habiller de feuilles et de peaux d’animaux, nous armer d’arcs, de flèches et de lances, pour reprendre la place de nos ancêtres et combattre les colons aujourd’hui, autant nous ne pouvons nous accommoder d’un quelconque complexe de colonisé ressassé à tout vent vis-à-vis de qui que ce soit ! Au début des années 1950, Félix Houphouët-Boigny avait inscrit la Côte d’Ivoire dans un partenariat avec l’ancienne puissance coloniale et le monde occidental.
Il est vrai que nos rapports avec la France doivent épouser l’air du temps. Nous sommes aujourd’hui propulsés dans une nouvelle ère : la mondialisation rythmée par les nouvelles technologies de l’information. Si nous convenons que nous devons dépoussiérer nos relations avec les Français, nous devons savoir que cela ne saurait se faire avec le discours, les principes et méthodes relevant des enjeux de la nuit coloniale. Une telle exigence, aussi pertinente qu’elle soit, ne saurait nous servir de prétexte pour masquer nos faiblesses dans la gestion des crises auxquelles notre pays est confronté.
L’Histoire ne se répète pas. La période des Nkrumah, Sékou Touré et Lumumba est révolue. Elle ne peut être recréée pour justifier a posteriori des luttes politiques portant sur la prise et la confiscation du pouvoir d’Etat entre forces politiques nationales. Par ailleurs, nous ne rendons aucun service à nous-mêmes en ruminant des moments pénibles de notre passé. Nous devons, dans la dignité, sans complexe et sans vindicte, assumer notre histoire. Nous devons le faire en ayant à l’esprit le respect dû à la souffrance de nos ancêtres.
Dans la coopération avec la communauté des Nations et dans un élan d’ouverture, de tolérance et de partage, la Côte d’Ivoire s’est construite, avec Félix Houphouët-Boigny, en s’appuyant, en grande partie, sur un programme d’éducation et de formation de sa jeunesse. Avec des ressources naturelles modestes, elle a mis l’accent sur le développement de l’agriculture et des ressources humaines. L’éducation et la formation de la jeunesse avec, à l’arrivée, des opportunités d’emploi, voilà la voie de la libération nationale tracée par Félix Houphouët-Boigny, en lieu et place de slogans creux faits d’invectives vis-à-vis de la France.
On ne le dirait jamais assez, la libération nationale est d’abord mentale et porte sur un effort prenant pour objet la formation des hommes pour créer, au sein de nos sociétés, un nouveau type de citoyens, qui s’assument pleinement, en étant conscients de leurs attributs intrinsèques, mais également de leurs limitations. Un tel projet s’entreprend dans la durée et a pour enjeu la transformation des mentalités et de la structure sociale d’un pays.
Sur le plan politique, la Côte d’Ivoire s’est essentiellement bâtie dans un esprit de compromis, en ayant pour boussole la recherche du consensus et pour levier la pratique du dialogue. Ce travail a été accompli progressivement à travers l’organisation de son corps social dans un effort de reconditionnement psychosociologique et dans sa quête permanente de régulation sociale.
Depuis le déclenchement de cette crise, votre entourage et vous-même ne cessez de désigner des adversaires, voire des ennemis de notre pays. Vous êtes, en permanence, dans une logique d’affrontement, en vous fabriquant, en fonction des contingences du moment, des boucs émissaires. La vibration que vous créez et dégagez de cette manière est négative. Elle est construite sur la réaction plutôt que l’action. Elle implique une posture de défensive et n’appelle aucunement la définition d’une approche proactive en termes de stratégies de gestion de crise. Il s’en dégage une navigation à vue source de tergiversations et d’atermoiements.
Au début du conflit, vos adversaires étaient des rebelles que vous aviez décrits comme des éléments instrumentalisés par des partis politiques ivoiriens pour vous arracher le pouvoir. Vous disiez également que ces rebelles seraient aidés, dans leur tâche, par des mercenaires venus de pays mitoyens. Il fut, ensuite, question d’un complot international, qui serait orchestré, aux dires de vos partisans, par des pays voisins contre la Côte d’Ivoire. Par ailleurs, votre entourage et vous-mêmes aviez décidé d’accuser les autorités françaises, les Nations Unies et tous ceux qui sont venus au secours de notre pays rongé par un conflit insidieux qui porte essentiellement sur le pouvoir politique. Pour réussir votre coup de diabolisation des Français, il a fallu l’attaque de leur camp militaire à Bouaké, en novembre 2004, pour les introduire de force dans le conflit.
Aujourd’hui, votre adversaire, pour ne pas dire ennemi, a changé de visage et de nom : c’est le Premier Ministre choisi par la communauté internationale et nous-mêmes pour conduire une transition censée clore le cycle de la violence politique initié par un coup d’Etat auquel vous aviez donné votre bénédiction.
Mais, Monsieur le Chef de l’Etat, quelle est la faute de la Côte d’Ivoire officielle dans la crise qui la déchire ? Quelle est la part de responsabilité de votre camp dans le drame ivoirien ? En votre qualité de chef suprême de ce pays, qu’est-ce que vous avez fait pour que notre patrie mérite un tel sort ? Et comment comptez-vous sortir de cette tragédie si vous cultivez le nombrilisme et vous tournez sur vous-même, comme une pirouette, pour n’accuser que les autres ? Comment pensez-vous avoir raison contre tous ? Etes-vous descendu du ciel ? Pourquoi avez-vous autant de peine à écouter votre moi personnel ? Quelle difficulté éprouvez-vous à entrer en vous-même, pour, dans un effort d’introspection, savoir que vos pensées, intentions et actions n’engagent pas uniquement vous, votre entourage et votre famille politique, mais toute la Côte d’Ivoire ?
Le conflit que vos approximations, tergiversations et atermoiements font subir, depuis plus de quatre ans, à la Côte d’Ivoire et à ses habitants nous place dans le même schéma de désolation, de tourment et de gâchis que celui des drames vécus par la Guinée de Sékou Touré et l’Angola. Mais, contrairement à Sékou Touré, vous n’aviez mené aucune action vis-à-vis des intérêts français avant le déclenchement de ce conflit, qui aurait suscité votre mise en quarantaine par celles-là ou une attaque armée qu’elles auraient, selon vous, téléguidée contre votre régime. Par rapport à l’Angola, vos jérémiades en termes de libération nationale passent pour de la moquerie.
Vous disiez tantôt que les pays qui ont fait la guerre ont connu des progrès socio-économiques énormes. Vous vous trompez. Les pays d’Europe engagés dans la Deuxième Guerre mondiale ont bénéficié du Plan Marshall pour leur reconstruction. De plus, ils avaient tous une base industrielle qui n’a pas été totalement détruite pendant la guerre. En revanche, malgré un embryon industriel, ceux d’Europe de l’Est enfermés dans l’obscurantisme communiste traînent aujourd’hui. Tout près de nous, la Sierra Léone, le Libéria et l’Angola ne sont pas de bons exemples de progrès socioéconomiques.
Pour tout dire, votre entêtement à vous accrocher au pouvoir et à installer la Nation dans une atmosphère de tension permanente n’augure pas de lendemains meilleurs pour la Côte d’Ivoire. De par votre faute, la crise ivoirienne est projetée ainsi dans la durée. Vous passerez, peut-être, plus de quinze ans au pouvoir, faisant usage de la force, mais vous aurez du mal à reconstruire la Maison Ivoire. Votre échec aura pour épicentre et substrat votre option pour votre maintien au pouvoir aux dépends de la quête de la paix, condition de tout programme de construction nationale dont la formation de la jeunesse constitue le maillon essentiel.
Emmanuel Y. Boussou
Etats-Unis, le 29 novembre 2006
14 octobre 2010
Evitons de tomber dans le piège de l’ethnicisme
Lettre ouverte au futur président de la Côte d’Ivoire[*]
Je voudrais m’entretenir avec vous à propos d’un sujet extrêmement délicat : il s’agit de la question ethnique. A l’instar de la plupart des pays africains, la Côte d’Ivoire a un paysage politique marqué par la donne ethnique. L’adhésion aux partis politiques dans notre pays se fait principalement en fonction de l’attachement sentimental des individus au leadership de ces mouvements politiques. C’est la manifestation de cette réalité qui se vérifie dans ce qu’on désigne sous le vocable de bastions de partis politiques, c’est-à-dire des zones géographiques correspondant à des groupes humains acquis à la cause d’un parti politique. Ces zones peuvent, cependant, connaître des mutations dues aux migrations des populations pour raisons économiques.
Avec la multiplicité de groupes ethniques, l’immigration et l’urbanisation, la Côte d’Ivoire connaît un brassage humain et des mutations sociologiques qui atténuent l’impact de la donne ethnique dans la vie publique. En outre, une grande partie de la jeunesse se soustrait à ce schéma, parce qu’elle est issue de l’environnement urbain et procède d’une culture de melting pot. Mais, les configurations de cette nouvelle société ivoirienne sont en mouvement et insuffisantes, à l’heure actuelle, pour dicter leur logique à la conscience publique nationale.
Lorsqu’un homme ou une femme aspire aux charges suprêmes de l’Etat, il ou elle se soumet au choix de ses concitoyens, dans un souci de rassembler le maximum de voix pour remporter une élection. En principe, tout candidat à l’élection présidentielle mène une campagne électorale sans se fonder sur l’origine ethnique des électeurs ou sans définir des critères ethniques comme éléments moteurs de ses argumentaires électoraux. Cependant, nul ne peut interdire à des électeurs d’opérer leurs choix en fonction de l’origine des candidats. Ceci est une évidence qui procède de l’état mental des populations qui constituent la Nation. On peut, certes, le déplorer, mais cela s’impose à nous tous. C’est avec le temps et un effort général d’éducation politique de la population que le vote pourrait progressivement expurger ses oripeaux ethniques.
Personne ne peut objectivement se plaindre que le leadership d’une formation politique soit composé principalement de cadres originaires d’une région ou d’une autre du pays. En vérité, nous adhérons à un parti politique pour des raisons qui nous sont personnelles. Ces raisons peuvent être objectives ou subjectives.
S’il est impossible de moduler les choix politiques des individus et des groupes humains, il est, cependant, nécessaire d’envisager la gestion du pays à tous les niveaux sur la base de principes définis par la Constitution de notre pays qui sert de boussole dans l’organisation de la vie publique.
Une fois l’élection présidentielle terminée, le candidat vainqueur du scrutin devient le président de toute la Côte d’Ivoire. Cet homme ou cette femme cesse d’être d’une ethnie, d’une région. On pourrait dire qu’il ou elle cesse d’exister dans l’exigüité des liens sentimentaux, grégaires et intimes d’un groupe ethnique pour renaître dans l’ouverture et la symbiose des richesses des peuples de Côte d’Ivoire. C’est ce principe qui dispose que le président élu n’est plus le leader d’une formation politique, parce qu’il se met au-dessus des entités partisanes pour incarner toute la Nation sans exclusive.
Parce qu’il ou elle n’est pas issu du suffrage d’un seul groupe ethnique ou d’une région, le Chef de l’Etat ne saurait se présenter comme le président d’une ethnie ou d’une région. Il ne doit se constituer un entourage qui ne reflète qu’une ethnie ou une région, même si c’est dans ce cadre-là qu’il croit détecter les compétences requises pour la conduite des affaires de l’Etat. Les compétences existent dans toutes les composantes de la société ivoirienne.
Il faut le dire avec force et clarté : la vie publique de notre pays est hantée par l’ethnicisme. On a tendance à considérer, même si on ne l’avoue pas publiquement, que c’est une ethnie, une région, plutôt que l’expression de la symbiose et de la convergence des peuples de Côte d’Ivoire, qui est aux affaires dans notre pays. Pour une grande partie de nos compatriotes, c’est malheureusement l’ethnie, plus que le programme politique d’un parti, qui se définit comme l’essence de la vie publique de notre pays. Cette lancinante idée s’est accentuée ces dernières années en Côte d’Ivoire.
Sans vouloir toujours regarder dans le rétroviseur ou designer des boucs-émissaires, il nous faudrait, avec courage, générosité et sagesse, agir dans le sens de l’ouverture, de la cohésion et de l’harmonie. Ceci est d’autant primordial que la Côte d’Ivoire connaît une grave crise sociopolitique sur fond de problèmes d’identité ! C’est la raison pour laquelle je voudrais suggérer, en toute modestie, que le président qui sortira des prochaines élections présidentielles engage une action d’envergure comprenant les sept points suivants :
1. Constituer une délégation de cadres originaires de sa région natale, de son groupe ethnique et leur confier la mission d’aller à la rencontre de ses parents, dans sa région et auprès des groupes ethniques apparentés, pour :
2. Les remercier de lui avoir donné vie et assuré une bonne éducation, source de ses réalisations dont le summum est l’accession aux charges suprêmes de l’Etat de Côte d’Ivoire ;
3. Leur faire savoir que l’enfant qu’ils ont mis au monde et dont ils se sont tant occupé est devenu, selon leurs aspirations, un adulte accompli. Il appartient maintenant à toute la Côte d’Ivoire. Cet homme ou cette femme, n’est plus uniquement le fils ou la fille d’une seule région ; il ou elle n’a plus d’ethnie et n’est plus issu d’une région. Il ou elle est de toutes les ethnies et régions de Côte d’Ivoire.
4. Qu’ils sachent qu’en arrivant au pouvoir, le président n’a pas uniquement bénéficié du suffrage d’une ethnie ou d’une région ; mais de la majorité du suffrage exprimé d’Ivoiriennes et d’Ivoiriens d’horizons divers. Les charges qui sont les siennes ne se limitent pas à une ethnie ou région ; elles embrassent toute la Côte d’Ivoire.
5. Qu’ils comprennent que leur fils ou fille, qui n’est plus à eux seuls maintenant, a une mission primordiale à accomplir : se mettre exclusivement à la disposition de toute la Côte d’Ivoire, dans la diversité de ses sensibilités et dans la pluralité des ses configurations humaines.
6. Pour accomplir cette mission, il ou elle leur demande de l’aider à se détacher des attaches ethniques étouffantes et de la solidarité clanique qui sont réductrices, pour pouvoir s’ouvrir à toute la Côte d’Ivoire. Par conséquent, il leur revient de ne pas le solliciter pour offrir des postes aux filles et fils de leur région ou pour intervenir en leur faveur dans des contentieux avec des ressortissants d’autres régions du pays. Ceci suppose qu’il ou elle puisse s’appuyer sur toutes les compétences que la Côte d’Ivoire recèle, pour ne pas donner l’impression que le pays est aux mains des ressortissants d’une ethnie ou d’une région.
7. La gestion de la Côte d’Ivoire étant l’affaire de tous les Ivoiriens, aucun individu ne saurait recevoir des avantages indus dans la conduite des affaires de l’Etat ou faire l’objet d’une injustice caractérisée sur la simple base de son origine ethnique. Il faudrait traduire dans les faits l’idée selon laquelle tous les nationaux compétents peuvent, indépendamment de leur origine ou conviction politique, aspirer à la construction nationale dont l’Etat trace le canevas d’action. Autant le président appartient à tous les Ivoiriens, autant il choisira ses collaborateurs et tous les animateurs des appareils de gestion de l’Etat sur la base de leurs compétences. Avec vigilance, il s’attèlera à ne pas favoriser une ethnie ou une région, au détriment des autres, que ce soient au niveau de la désignation du personnel dirigeant de l’Etat ou dans l’affectation des ressources pour des travaux de construction du pays.
Emmanuel Y. Boussou
New York, le 13 octobre
[*]Cette missive est adressée au vainqueur de l’élection présidentielle prochaine. Cependant, je voudrais la partager avec tous les candidats à ce scrutin.
25 septembre 2010
Lettre ouverte aux présidents Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié et au Premier-Ministre Alassane Ouattara
MM. les Présidents et le Premier-Ministre,
Je vous écris cette lettre après moult hésitations. Je l’adresse à vous trois et la partage avec nos compatriotes et les amis de la Côte d’Ivoire. L’objet de cette lettre est simple : il s’agit de quelques préoccupations qui m’assaillent et qui sont relatives à l’issue des élections prochaines. Nous admettons tous que ces élections pourraient permettre à notre pays de sortir de la crise qui le ronge depuis 1999 et dont le coup d’Etat manqué de septembre 2002 constitue le paroxysme. Ceci donne à ces consultations électorales leur caractère spécial et en fait un enjeu essentiel de réconciliation dans notre pays.
Je vous adresse cette missive en me fondant sur une conviction profonde : l’issue de ces élections prochaines dépend essentiellement de vous trois, pris individuellement et collectivement. Nous aurons des élections honnêtes, transparentes et apaisées, si vous le voulez, individuellement et collectivement. Peut-être que vous avez déjà pris cet engagement. Si tel est le cas, je voudrais vous en féliciter et me faire excuser d’enfoncer une porte déjà ouverte. Etant sans savoir les gages que vous vous êtes donnés les uns aux autres pour arriver à un environnement électoral apaisé, je me permets, en toute modestie, de vous interpeller sur la nécessité d’œuvrer à la réussite d’élections justes, crédibles et exemptes de violence dans notre pays.
L’un de vous se trouve à la tête de l’Etat depuis dix ans et les deux autres sont des leaders de poids de l’échiquier politique ivoirien, après avoir assumé de hautes charges nationales. Demain, nous désignerons un autre président de la République. Ce pourrait être l’actuel chef de l’Etat, l’ancien président, le seul Premier-Ministre d’Houphouët-Boigny ou tout autre candidat. La vie ne s’arrêtera ni pour ceux qui auront perdu ces élections ni pour la Côte d’Ivoire. Bien au contraire, si ces élections ne sont pas entachées d’irrégularités marquées et de violence excessive, elles constitueraient le début de la fin de la descente aux enfers que notre pays connaît depuis dix ans. Elles offriraient, ainsi, un nouvel horizon pour la paix. Cela nous permettrait, ensemble, d’entreprendre les travaux de reconstruction de notre commune maison Ivoire.
Au cours de la campagne électorale qui s’annonce, vous n’irez pas en guerre contre des ennemis. Vous n’aurez pas d’ennemis extérieurs ou intérieurs à combattre, mais des adversaires politiques à affronter à la loyale. Ce sont des sœurs et frères qui, comme vous, aspirent à diriger notre pays au plus haut niveau de l’Etat. Ce sera votre projet pour la Côte d’Ivoire que vous aurez à défendre devant les Ivoiriennes et Ivoiriens pour faire la différence avec les arguments que présenteront vos concurrents. Vous serez tous des candidats avec pour dessein d’œuvrer au développement de la Côte d’Ivoire au profit de la Nation sans exclusive. Ce ne sera pas l’argument de la force, mais la force de vos arguments qui amènera les Ivoiriennes et Ivoiriens à rallier votre cause ou à s’en éloigner. Vous vous engagerez donc dans une compétition électorale à la fin de laquelle il y aura une chose ou son contraire : la victoire ou la défaite, mais point la vie ou la mort, sauf si vous consentez à soumettre le sort de la Nation à votre carrière politique.
Vous présenterez le bilan de votre gestion passée ou présente de l’Etat et de ses ressources ; vous dévoilerez amplement votre dessein et vos perspectives pour la reconstruction et la renaissance de la Côte d’Ivoire. En le faisant, pensez principalement aux jeunes générations ; ayez à l’esprit ce que nous pourrions ensemble leur léguer. Dites-vous que nous sommes tous légataires d’un patrimoine que nous devons faire fructifier pour les générations futures et qu’aucun de nous n’est propriétaire de la Côte d’Ivoire.
Pendant les jours, semaines et mois à venir, écoutez votre moi personnel plus que quiconque. Il se trouvera certainement dans votre entourage, parmi vos conseillers, dans les appareils qui travaillent avec vous en vue d’une victoire, peu de gens qui seront prêts d’accepter autre chose qu’un triomphe à l’issue de ces élections. S’il est nécessaire que vous impulsiez un élan de dynamisme et de cohésion pour une victoire éventuelle, il vous faudrait, cependant, faire preuve de courage, d’autorité et de fermeté pour que la voix de la raison soit entendue dans votre entourage et par vos partisans. Le jusqu’au-boutisme et la volonté d’avoir raison à tous les prix et contre tous ne pourraient être tempérés que par une posture de mesure, de modération et de sagesse que vous devriez promouvoir et pratiquer pour que cela serve d’exemple autour de vous et fasse tache d’huile dans la conscience nationale.
Durant cette campagne, inspirez-vous de l’exemple d’Abdou Diouf en 2000. Si vous perdez ces élections par la voie des urnes, reconnaissez-le avec anticipation, en toute objectivité et adressez publiquement vos félicitations à celui ou à celle qui est élu(e). Avec vigueur, énergie et détermination, découragez toute tentative de contestation de l’issue de ces élections par vos partisans, si vous en sortez régulièrement perdant.
Evitez de pousser les enfants, les jeunes gens, les femmes et les hommes, qui vous soutiennent, dans la rue pour obtenir une victoire au forceps. Le leadership commande que vous dictiez la conduite à tenir à vos partisans pour assurer des élections transparentes, honnêtes et apaisées dans notre pays. Ce rôle est le vôtre. Il est tout entier et de haute responsabilité. Il ne revient pas à votre entourage de vous induire en erreur pour acquérir une victoire dont le goût serait amer pour toute la communauté nationale.
Nos frères africains des pays mitoyens et lointains nous regardent. Toute la communauté internationale a les yeux fixés sur nous. Nous avons l’occasion de promettre une nouvelle espérance à l’humanité, en forgeant, unie dans la foi nouvelle, la patrie de la vraie fraternité. Il nous faut réussir ces élections sans verser de sang. Il faudrait que notre jeunesse puisse trouver, à l’issue de ces élections, un espoir de reconstruction de notre pays en vue de sa renaissance et de son développement.
Je vous souhaite bonne chance.
Emmanuel Y. Boussou
New York, le 24 septembre 2010
15 septembre 2010
On gagne ou on perd
Nous sommes à la mi-septembre, à un mois et demi de la dernière date connue de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Peut-on espérer que cette fois-ci cette élection aura lieu ? Si tel est le cas, aura-t-on un scrutin régulier, transparent et honnête ? Que nous réservent les lendemains de cette élection ? Pourrait-elle clore le cycle de violence politique qui rythme la vie publique ivoirienne depuis décembre 1999 ?
1. Un scrutin atypique
Le scrutin présidentiel que les Ivoiriens attendent depuis octobre 2005 sera tout, sauf une consultation électorale comme on en voit généralement en Afrique. La caractéristique principale de ce scrutin porte sur le fait qu’il est censé clore un cycle de violence politique dont le putsch de noël 1999 a été le point de départ. Comme tel, il ne saurait se prêter à des manœuvres de trucage sans que la Côte d’Ivoire ne renoue avec la violence politique.
Il faudrait que les différentes chapelles politiques intègrent cette donne fondamentale dans leurs schémas d’analyse et de projection : en allant aux élections, on a autant de chance de gagner que de perdre. Ceux qui cherchent à se maintenir au pouvoir ou à y accéder par la fraude devraient se convaincre qu’ils prennent date avec une responsabilité historique pour laquelle ils auront à rendre des comptes. Il en est de même de la contestation par la violence de résultats acquis à la régulière ou de toute autre mascarade pour s’octroyer une victoire qu’on n’a pas remportée ! Nul ne peut, en effet, prévoir l’ampleur des troubles auxquels la Côte d’Ivoire serait exposée si cette élection présidentielle se solde par un résultat autre que celui des urnes. Le plus grand danger qui guette la Côte d’Ivoire postélectorale relève plus de probables manœuvres de fraude que de la résistance des forces politiques au verdict des urnes à l’issue d’une compétition honnête et transparente.
Ici, on gagne ou on perd, selon la seule volonté de la majorité de l’électorat ivoirien. Ce principe élémentaire postule qu’une élection n’est jamais gagnée d’avance, puisqu’elle sert à jauger l’opinion d’un corps social, en un moment précis, par rapport à un programme politique incarné par un homme ou une femme, ou un parti politique. La conscience publique ivoirienne est, depuis quelques années, soumise à d’immenses tourments. L’état mental de la Nation est marqué par toutes sortes de viols, d’agressions et de convulsions. Tout ceci constitue une bombe qu’un scrutin tronqué ferait inéluctablement exploser.
L’élection présidentielle se tiendra probablement cette année. Mais, ce serait une prouesse si l’échéance du 31 octobre est tenue. Quant à la régularité du scrutin, les autorités ivoiriennes à charge de son organisation ont toutes les cartes en main pour tenir leur pari, avec l’appui des organisations internationales et des grandes puissances. Cependant, l’espace public ivoirien est vicié par des suspicions de fraude de part et d’autre des chapelles politiques. Plus que les leaders de l’échiquier politique, les différents camps, qui évoluent dans leur sillage, donnent la triste impression de vouloir s’engager dans toutes sortes d’actions pouvant leur garantir la victoire. Il existe donc des zones d’ombre sur lesquelles les uns et les autres devraient donner des gages de bonne foi. Il faudrait, pour y arriver, que les différentes forces du pays, principalement les structures de la société civile, ainsi que les ONG internationales, multiplient les actions de contrôle à toutes les étapes du processus électoral.
2. Quelle issue au scrutin présidentiel ?
Les consultations électorales prochaines et principalement la présidentielle sont, à notre modeste avis, le prélude à une véritable réconciliation nationale ou à un saut dans l’abîme. L’issue du processus électoral relève essentiellement des forces politiques engagées dans la compétition. Si elles consentent à conduire une campagne électorale studieuse, mais respectueuse des lois et de leurs adversaires, elles pourraient canaliser les énergies et ardeurs de leurs partisans vers une éventuelle victoire acquise à la régulière ou à l’acceptation de la défaite. Le radicalisme de toutes parts se donne ici comme l’instrument de la descente aux enfers de la Côte d’Ivoire.
Le processus électoral d’un pays marqué par une profonde crise politique est, en soi, un environnement propice aux tensions et contentions. Il y sévit une dose de violence à l’état latent, tant les esprits sont chauffés à blanc ! Dans un tel contexte, l’Etat et les forces qui l’incarnent devraient faire preuve d’anticipation, en agissant avec souplesse et sagesse, pour éviter l’embrasement. Ici, il serait nécessaire de prôner l’apaisement, plutôt que de brandir la menace de la force publique.
3. Que dire de l’usage de la force ?
Le scrutin présidentiel prochain devrait pouvoir s’exécuter avec un minimum de sécurisation, à chacune des étapes du processus électoral. Cependant, l’usage des instruments de la violence publique (forces armées, police et gendarmerie) pour mater des contestations politiques, quelles qu’en soient les raisons, serait un aveu d’impuissance de la part de l’Etat. Bien plus, cela ne saurait se tolérer comme ce fut le cas par le passé. La situation récente de la Guinée devrait servir de leçon aux autorités ivoiriennes et les inciter à plus de modération.
Par ailleurs, aucun mouvement politique ivoirien ne peut, à lui seul, gagner l’élection présidentielle prochaine et gérer la Côte d’Ivoire dans la paix. L’espace public ivoirien est si fragmenté et compartimenté qu’aucune force homogène ne pourrait se dégager pour amener les Ivoiriens à se réconcilier véritablement et tracer ensemble les sillons du changement et du progrès. Il faudrait entrevoir dans ce scrutin le début de la réconciliation pour que, dans cinq ans, un leadership renouvelé prenne le relai en vue de bâtir une véritable société ivoirienne démocratique, inclusive et solidaire.
Emmanuel Y. Boussou
New York, le 15 septembre 2010
23 août 2010
Il nous faut un système de santé et un instrument d’éducation répondant aux exigences du moment, plutôt qu'une armée forte
Lettre ouverte au Président Laurent Gbagbo
Ivoirien vivant et travaillant à l’étranger, je rentre d’un séjour d’un mois en Côte d’Ivoire pendant lequel j’ai vu, entre autres, deux reportages de la Première Chaîne de la Télévision ivoirienne. L’un de ces reportages restitue votre adresse, le 5 août 2010, à la clôture du colloque international pluridisciplinaire sur l’indépendance en Afrique subsaharienne et ses perspectives, réunion organisée pour marquer le cinquantenaire de l’indépendance de notre pays. L’autre reportage porte sur le délabrement du Centre Hospitalier et Universitaire (CHU) de Cocody.
Dans le premier reportage, vous avez tenu des propos repris par des journaux dont Fraternité Matin en ces termes : « Pour être maître de son développement économique, il faut avoir une armée forte qui soit capable de protéger le pays contre les agressions. La défense participe au développement… Si je suis élu, je vais développer notre armée et notre système de défense. Et on ne sera plus conseillé où nous devons mettre notre argent. Après la crise, on saura où mettre notre argent »[1].
Vous aviez, auparavant, exprimé cette idée. Ce fut à votre retour en Côte d’Ivoire, le 21 mai 2010, d’un voyage au Cameroun au cours duquel vous aviez assisté à un défilé militaire organisé à l’occasion de la célébration du cinquantenaire de l’indépendance de ce pays. En lisant le compte-rendu de votre déclaration du 21 mai dans les journaux disponibles sur la toile, je m’étais dit qu’il s’agissait, sans doute, d’un discours d’opportunité, de portée ponctuelle, visant un objectif précis, plutôt qu’une volonté politique pensée et formulée avec du recul, susceptible d’inspirer une action pérenne de gestion de notre pays. Mais, la reprise de cette idée d’une armée forte pour la Côte d’Ivoire, devant un aréopage d’intellectuels et dans le cadre d’un colloque de réflexions sur des perspectives d’avenir, m’amène à faire quelques observations que je voudrais partager avec nos compatriotes, principalement la classe politique ivoirienne et tous les candidats de la prochaine élection présidentielle.
1. La guerre ou le surarmement ne sont plus des solutions aux conflits entre Etats
En septembre 2009, à l’issue de votre participation aux travaux de la session annuelle de l’Assemblée générale de l’Organisations des Nations Unies (ONU), vous auriez, avec justesse, noté que cette organisation avait été créée en 1945 en vue de gérer des conflits entre Etats. Dans le monde actuel et principalement en Afrique, les conflits ont, pour la plupart, lieu à l’intérieur des Etats, contrairement au schéma duquel l’ONU tire son essence. Vous aviez conclu que cette nouvelle situation, qui ne faisait pas partie des enjeux ayant contribué à la définition des attributions initiales de l’organisation mondiale, est une donne importante que les instruments juridiques de l’ONU ne peuvent gérer, ce qui exige des solutions à travers des organisations sous-régionales et régionales (exemple de la CEDEAO et de l’UA)[2].
Si donc les guerres entre Etats relèvent de faits du passé, pour quelles raisons une armée forte serait-elle nécessaire pour la défense d’un pays comme le nôtre ? A quelles agressions extérieures la Côte d’Ivoire serait-elle exposée et pour lesquelles elle aurait besoin d’une armée puissante dont le schéma de conception devrait être dessiné devant ce cénacle d’intellectuels et savants ? Contre qui et quoi la Côte d’Ivoire devrait-elle s’armer ? En quoi cela constitue-il un sujet brulant de réflexion ici et maintenant ?
La guerre n’est plus la solution aux conflits entre les Etats ou à l’intérieur des Etats. Sur ce point, je voudrais offrir ces quelques lignes que j’avais écrites en novembre 2009 dans le cadre d’un travail que je voulais accomplir avec des amis sur le bilan des indépendances africaines :
« Les conflits armés de la fin du XXème siècle et du début du Troisième Millénaire ont pour théâtre d’opération les territoires de certaines nations. En général, les guerres conventionnelles entre Etats sont devenues rares. Si tous les pays africains acceptaient de se débarrasser de leurs armées ou allégeaient leurs arsenaux militaires, aucun d’eux ne serait soumis à l’éventualité d’une attaque armée de la part d’un voisin ! Même dans l’hypothèse d’une attaque venant hors du continent, il faudrait convenir qu’aucun pays africain ne pourrait y faire face, si elle était le fait d’une puissance mondiale.
A quoi servent donc les armées africaines ou contre qui des pays africains s’arment-ils ? A quel besoin de sécurité les armées africaines répondent-elles ? Ne sont-elles pas principalement instrumentalisées et actionnées par des pouvoirs politiques décrédibilisés pour terroriser les populations civiles et surtout contenir l’opposition politique ? Ne sont-elles pas des outils de la confiscation et de la négation des libertés ?
En réalité, les armées africaines sont essentiellement conçues et mues comme des instruments de répression des populations aux mains nues. Elles sont aux mains des tenants du pouvoir politique qui en usent et abusent comme des appareils de leur emprise sur les populations. Elles servent au maintien du pouvoir, à son contrôle, lorsqu’elles ne sont pas simplement la voie de son renversement et de son acquisition au profit d’une autre force politique. Elles relèvent et traduisent, autant qu’elles induisent, un déficit d’expression démocratique. Elles sont l’instrument de la violence politique.
Des leaders politiques africains font preuve de naïveté en croyant pouvoir d’adosser à la protection militaire ad vitam aeternam. Envisager la longévité d’un pouvoir politique à l’aune de la puissance militaire produit sa bunkérisation, pour ne pas dire son durcissement. Dans le contexte africain marqué par la faiblesse des institutions et la carence de culture politique, le tout sécuritaire conduit inéluctablement au totalitarisme. Et tôt ou tard, des coups d’Etat ou d’autres convulsions sociopolitiques surviennent.
Le rôle des armées africaines dans le développement des pays du continent est négligeable. Elles constituent essentiellement l’un des inhibiteurs du progrès socioéconomique. Telles qu’elles existent, de la manière dont elles sont structurées et fonctionnent, les armées africaines, dans leur majorité, n’assurent aucune sécurité et ne sont nullement capables de défendre les Etats africains contre des attaques extérieures.
Les armées africaines sont budgétivores. De plus, elles servent de prétexte à la prolifération des armes et permettent ainsi aux marchants d’armes de contribuer à la destruction de la jeunesse du continent. Personne ne saurait justifier, avec des arguments crédibles, la nécessité, pour les pays africains, de maintenir, d’entretenir et de renforcer des forces militaires sur leur sol. Mais, qui le dira aux dirigeants africains ? Par-dessus tout, la problématique d’une Afrique sans armée est l’une des plus délicates. Comment l’articuler ? Comment l’engager ? N’est-ce pas à des structures sous-régionales et régionales comme la CEDEAO et l’UA qu’on devrait penser pour un système commun de défense plutôt que de laisser chaque Etat maintenir une armée de répression des libertés et de déstabilisation du jeu politique ? »
Il faudrait, en dernière instance, convenir que dans le village planétaire arrimé à l’Internet et rythmé par les pressions de l’opinion publique, d’institutions de coopération multilatérale et de mouvements de la société civile, la guerre entre Etats relève d’une solution surannée aux conflits. Dans le monde actuel, la guerre entre Etats ne se fait plus. Si donc on ne fait plus ou on ne peut plus faire la guerre, les armes ne sauraient se donner comme un moyen de dissuasion militaire. Pour tout dire, la dissuasion militaire, hors des grandes puissances militaires du globe, procède de stratagème et de surenchère. Elle ne peut nullement garantir une paix réelle et durable.
Par ailleurs, un pays de la dimension de la Côte d’Ivoire n’a pas besoin, pour des intérêts géostratégiques ou socioéconomiques, d’une armée forte. Des forces de police et de gendarmerie bien formées et équipées convenablement peuvent garantir les attentes du pays en matière de sécurité intérieure, si elles sont construites selon des principes d’éthique républicaine plutôt que des béquilles d’un régime politique.
La Côte d’Ivoire gagnerait plutôt à entretenir des relations apaisées et courtoises avec ses voisins que de chercher à se constituer un arsenal impressionnant de défense. Le choix opéré jadis par Félix Houphouët-Boigny d’accorder une importance secondaire à la force militaire dans le dispositif diplomatique et politique ivoirien n’est pas une erreur, loin s’en faut ! De fait, Houphouët-Boigny n’avait jamais fait face à une attaque majeure de son pays venant de l’extérieur, parce qu’il avait su, avec anticipation, ingéniosité et sagesse, œuvrer à l’instauration d’un climat de confiance avec ses voisins.
La force militaire n’est pas nécessairement synonyme de puissance économique. Elle ne saurait, non plus, s’entrevoir comme un préalable au développement socioéconomique. L’exemple des pays de l’ex-bloc communiste est des plus patents. Ils ont été, pendant longtemps, des forteresses militaires, sans grandes avancées sur le plan économique. On pourrait même dire qu’ils ont consommé toutes leurs ressources dans les armements, au moment où leurs voisins de l’Ouest européen étaient à l’avant-garde du progrès scientifique et économique, ainsi que des libertés publiques et individuelles. On le voit, de nos jours, avec la Corée du Nord obsédée par la force militaire, lorsque sa voisine du sud frappe à la porte des géants économiques du globe. Il va sans dire que les pays vaincus de la Deuxième Guerre mondiale, qui ont été privés de réarmement, n’ont pas manqué de connaître des progrès économiques extraordinaires !
Le Costa Rica est bien un exemple d’une nation sans armée depuis 1949 qu’on pourrait mentionner ici. Son nom est aussi proche de celui de la Côte d’Ivoire, tout un symbole ! En 2007, ce pays a été classé 54ème mondial de l’Index du développement humain du PNUD[3]. Il n’est pas seulement un exemple en termes de progrès, mais de démocratie, de paix et de protection de l’environnement.
On pourrait me rétorquer que des nations comme l’Allemagne et le Japon ont bénéficié de la protection militaire des Etats-Unis. Mais aujourd’hui, les pays émergents, à l’exception de l’Inde et de la Chine, ne sont pas de grandes puissances militaires. Le Pakistan, qui dispose de l’arme nucléaire, n’est pas un géant économique. Même le Cameroun, dont le défilé militaire pendant les festivités du cinquantenaire vous aurait inspiré l’idée d’une armée puissante, n’est pas un exemple de progrès économique en Afrique. Il est vrai qu’il jouit d’une stabilité !
2. Les priorités de développement de la Côte d’Ivoire : les infrastructures de base, l’éducation et la santé
Le reportage de la RTI sur le CHU de Cocody que j’ai suivi un soir d’août 2010 m’a bouleversé. J’ai eu autant la gorge serrée de voir les crevasses des rues de Koumassi que de respirer la suie des pots d’échappement de charognes d’automobiles sur les rues encombrées d’Abidjan. Comme cerise sur le gâteau, il y avait les dysfonctionnements de feux tricolores sur le Boulevard Giscard d’Estaing, au niveau du Carrefour de Koumassi, l’inexistence de ces mêmes signalisations routières su le Boulevard Latrille devenu le Boulevard des martyrs (si lié à la mort, tant il occasionne des accidents à tout moment, qu’il mérite son nouveau nom).
La Côte d’Ivoire n’est plus débout, elle est couchée et en agonie, à l’image d’Abidjan, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Dans ses traits physiques, notre pays donne l’image d’une prospérité lointaine, qui s’effrite chaque jour davantage. A chacune de mes visites, je note des marques béantes d’une décadence continue de la Côte d’Ivoire. Le souligner n’est pas faire preuve de pessimisme, mais de réalisme.
Que dire de notre école qui ne forme plus, sinon qu’au rabais ? Quelles leçons pourrions-nous tirer de la décadence de notre système d’éducation et de formation, qui n’arrive plus à définir des repères à notre jeunesse et à lui fournir des outils de sa responsabilisation en vue de la création des conditions de son épanouissement ?
Les fondamentaux de l’émergence d’un ordre nouveau pour la stabilisation, la renaissance et le développement de la Côte d’Ivoire peuvent se construire sur un triptyque, une pierre angulaire : Education, Santé et Infrastructures de base. Les ressources requises pour engager des actions d’envergure dans ces secteurs sont disponibles dans notre pays. Il est simplement question de définition de priorités, de choix à opérer pour l’affectation des ressources et de suivi régulier et rigoureux des actions engagées.
Il urge d’engager la nation dans une nouvelle formulation de la politique d’éducation et de formation de la jeunesse ivoirienne. Un système d’éducation et de formation repensé par des experts et impulsé par les pouvoirs publics devrait se concevoir et se mettre en chantier. Cela se donnerait comme la plus grande source en matière de maximisation du capital humain, point de départ et d’arrivée de toute action de développement. Un tel système devrait prendre en compte tous les cycles d’éducation et de formation, de la maternelle au supérieur, en incluant les modules techniques, les grandes écoles de formation professionnelle. Il faudrait conduire des réflexions soutenues portant sur l’analyse des contenus de l’éducation d’abord. Ensuite procéder à l’évaluation de chaque secteur de l’outil d’éducation et de formation et définir des axes d’exécution sur la base des propositions arrêtées avec des prévisions de fonds publics appropriées. Le tout pourrait s’entourer d’un système de contrôle de qualité continu.
L’éducation et la formation doivent revenir à leur concept initial de secteurs relevant de la responsabilité de l’Etat. Sur au moins deux générations, l’éducation et la formation dans notre pays doivent être gratuites pour tous les enfants et les jeunes d’âge scolaire. Leurs contenus doivent être réévalués, repensés et améliorés pour en faire des éléments d’appoint du développement économique et du progrès social.
Le temps de laisser l’éducation et la formation aux hasards du secteur privé n’est pas encore arrivé dans notre pays et dans la plupart des nations africaines. En réalité, l’essentiel de l’éducation et de la formation devrait procéder de la responsabilité première de l’Etat. Le privé est mu par la rationalité de gain économique, sans nécessairement garantir la qualité. L’éducation doit être reconsidérée comme l’un des secteurs prioritaires d’investissements publics en Côte d’Ivoire. Le Président Félix Houphouët-Boigny a tracé les sillons. Il nous faut les agrandir et les approfondir.
Il en est de même de la santé. Un système de santé publique, avec des conditions performantes de travail créées en faveur des professionnels de la santé, des infrastructures de pointe et des médicaments essentiels, est un impératif de développement, car il est la condition de soins de santé de qualité pour la majorité de la population. La santé doit être essentiellement publique et accessible sur toute l’étendue du territoire national. La privatisation des structures de santé dans des nations sans couverture d’assurance-maladie suffisante n’est pas une mesure idoine. Même si des compagnies d’assurance existaient en nombre et étaient à même de dispenser des prestations de qualité, il faudrait une classe moyenne ayant des ressources financières adéquates pour en constituer la clientèle, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui en Côte d’Ivoire.
Les structures sanitaires publiques dispensant des prestations payantes sont désertées par les populations sans ressources. Elles s’y rendent lorsque leurs malades sont sur le point de mourir, ce qui en fait des mouroirs. Le tout marché ne peut pas du tout marcher dans un pays comme la Côte d’Ivoire aux infrastructures économiques rudimentaires relevant essentiellement de l’informel.
Les infrastructures de base que sont les voies de communication, les installations électriques, les voies d’accès à l’eau potable et l’habitat, ne sont que le début de toute action d’amélioration des conditions de vie des populations, parce qu’elles sont simplement les impératifs de la vie. Avec des ressources de son sous-sol et surtout des hydrocarbures, l’Etat de Côte d’Ivoire devrait amplifier les actions lancées dans ces domaines pendant les premières années de l’indépendance, au moment où l’économie nationale ne reposait que sur le binôme café-cacao. Sur toute l’entendue du territoire national, des projets de développement, en partant des infrastructures de base, devraient être engagés avec le concours de l’Etat, en appoint des activités des collectivités locales ou des conseils généraux.
A l’instar des autres pays africains, la Côte d’Ivoire a connu, pendant la période obscure des ajustements structurels des années 1980, des coupes sombres dans les budgets alloués à l’éducation, à la santé et aux infrastructures de base, pour stabiliser les dépenses publiques et procéder à la privatisation de secteurs essentiels de l’économie nationale. Ceci fut entrepris selon le seul principe de rentabilité économique dicté par la logique du marché claironnée par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. De cette saignée, la Côte d’Ivoire et les autres pays africains n’ont pu se relever. Il faut repartir à zéro, pour remettre sur les pieds ces secteurs sans lesquels on ne peut sérieusement parler de développement.
Un pays dont la majorité de la population ne bénéficie pas des commodités rudimentaires de la vie moderne en termes de logement, d’éducation, de soins de santé, d’accès à l’électricité et à l’eau potable, peut avoir l’armée la plus puissante au monde qui soit ; cependant, il saurait difficilement prendre en main son destin en matière de développement socioéconomique. La dissuasion militaire contribue certainement à la création d’un environnement de non-agression ou de non-belligérance ; mais elle peut difficilement impulser la paix qui est un impératif de développement. La dissuasion militaire peut susciter la peur, mais point la confiance. Or les relations entre les hommes et les Etats bâties sur la confiance s’inscrivent mieux dans le temps et sont plus porteuses d’espérance que celles qui procèdent de la peur. On n’obtient rien avec la peur pendant longtemps et totalement.
Emmanuel Y. Boussou
Etats-Unis, le 20 août 2010
[1] Koffi Kouamé : Défense et développement économique: GBAGBO VEUT BÂTIR UNE ARMEE FORTE APRES LES ELECTIONS, in Fraternité Matin, le 9 août 2009 ;
[2] Je paraphrase ici votre déclaration faite au salon d’honneur de l’Aéroport Félix Houphouët-Boigny le samedi 21 septembre 2009.
[3] UNDP Human Development Report 2009.
13 juillet 2010
Du complexe à la crise du colonisé: syndrome d'une élite africaine en perte de repère
Pour débattre de la crise du décolonisé, il faudrait savoir en quoi le projet colonial avait consisté, sur quels paradigmes s’était-il construit, ce qu’il avait impliqué, en un mot ce qu’il avait mis en jeu et comment comptait-il se perpétuer. Ceci nous amènera à évoquer, également, une notion récurrente et symétrique de la crise du décolonisé, à savoir : le complexe du colonisé.
L’entreprise coloniale, qui avait mis en interaction des Européens et des peuples du continent africain pendant les XIXème et XXème siècles, avait pour objectif premier l’occupation de terres africaines pour y soutirer des matières premières ou pour y installer des colons. Ce double objectif du projet colonial fait parler de colonie de traite ou de colonie d’occupation. Le fait colonial était essentiellement une action de domination politique, autant qu’une opération de mainmise économique et d’hégémonie culturelle. Du point du vue culturel, les Européens nourrissaient, à travers le projet colonial, le dessein de construire de nouvelles sociétés en niant l’organisation sociale, le système de valeurs et la cosmogonie des peuples soumis.
A la suite de la période d’exploration de l’Afrique par des Européens au XIXème siècle, l’entreprise coloniale, qui était le prolongement de la traite négrière transatlantique, avait d’abord pris la forme de conquêtes militaires. Celles-ci furent définies sous les vocables de pénétration et de pacification. A cela succédèrent les œuvres de conversion religieuse –christianisation– et d’alphabétisation dans la langue du colon. L’expansion de l’éducation et de la christianisation avait trouvé sa justification dans la ‘mission civilisatrice’ pour donner les trois C : Coloniser, Civiliser, Christianiser. Mais, pour qu’un tel principe pût se concevoir et se mettre en mouvement, il fallait d’abord faire accepter l’idée que les peuples soumis n’avaient pas d’histoire ou de civilisation, ce qui prédisposait à leur mise sous domination politique et culturelle en vue de leur exploitation économique sans état d’âme.
Le complexe du colonisé dérive donc d’une identité violée, voire détournée, qu’on a du mal à assumer, que ce soit au niveau individuel ou collectif. Ceci génère une identité imposée ou déformée. L’entreprise coloniale se donne, en effet, pour objectif la création ou la production d’un nouveau type d’homme à travers le sujet colonisé. Il s’agit principalement de la négation d’une identité, de la récusation de tous les schèmes qui la structurent et l’expriment, ainsi que de la répudiation de la symbolique qu’elle sous-tend, pour en imposer une nouvelle. Toute colonisation est donc, par essence, un viol, une agression. C’est une déconstruction, une destruction et une subjugation d’un ordre social, pour en imposer un nouveau, par le biais de la violence. Elle part d’un complexe de supériorité des acteurs de la société dite dominante pour instituer un complexe d’infériorité dans les peuples soumis. Mais, parce que tout complexe de supériorité voile un complexe d’infériorité, le projet colonial trahit inéluctablement la barbarie qu’il voit dans les autres peuples et qu’il prétend combattre.
En sus de l’ampleur et de la profondeur de l’œuvre coloniale, émerge, dans le sujet et/ou la société colonisés, un cadre mental hybride, qui n’est plus celui de la société indigène, sans pour autant pouvoir embrasser ou intégrer pleinement la prétendue culture dominante qu’on tente de lui substituer. Ainsi, que ce soit consciemment intériorisé ou volontairement refoulé, la présence latente de ce formatage mental et les réactions qu’il appelle font parler de complexe du colonisé, ce qui produit un individu aliéné, donc prisonnier de préjugés relatifs à sa propre identité et aux référents identitaires forcement sublimés de la culture dite dominante. Cet individu en manque de repère est comme un être amputé de son âme, de ses sens et de son génie. Il devient déséquilibré, acculturé et tourmenté.
L’élite politique africaine, fruit du système colonial, est le prototype de la manifestation la plus visible de la crise du décolonisé comme réminiscence ou résurgence du complexe du colonisé. D’abord, parce qu’elle provient du système colonial et avait été bâtie, à l’origine, pour « l’accompagner » dans son rôle de pourvoyeur d’auxiliaires administratifs. En effet, dans la plupart des pays africains, le système éducatif issu du régime colonial n’avait pour vocation que de former des agents à même de le perpétuer. C’était par accident qu’une élite politique émergea de ce lot pour porter des revendications politiques. Ensuite, cette élite politique fut incapable d’innover, ne serait-ce qu’en définissant un nouveau contenu au système d’éducation pour en faire un instrument véritable d’émancipation des peuples africains. Il n’existe aucun pays africain décolonisé où l’élite ait procédé à une refonte totale du système éducatif prenant en compte les normes, aspirations et valeurs des peuples autochtones. Il n’a jamais été cas, dans les pays décolonisés dans les années 1960, de rupture drastique avec le modèle colonial, ne serait-ce que par rapport au type d’hommes et de femmes qu’on voulait voir émerger des affres de la nuit coloniale.
Bien plus, l’élite politique, dans la plupart des pays du continent, se mit dans une position d’exploitation économique, de domination politique et d’aliénation culturelle des peuples africains, comme le firent les colons il y a un demi-siècle. Le comble est que pour masquer ses insuffisances, elle s’enferma dans des slogans de libération nationale.
La construction nationale et la libération nationale sont des thèmes de ralliement de l’intelligentsia africaine, qu’elle soit sur place, dans des pays du continent, ou expatriée. Ce sont également des points d’intérêt, de convergence et de grande sensibilité pour les élites de populations d’ascendance africaine vivant aux Caraïbes et dans les Amériques. En Afrique, la construction de nations solides à l’intérieur des Etats légués par le système colonial est une œuvre en mouvement. Elle s’accomplit, dans la plupart des pays, en contradiction ou en niant les survivances d’ensembles nationaux existant avant l’arrivée des Européens ou en feignant d’ignorer le substrat de sociétés traditionnelles africaines à partir duquel l’âme et l’esprit des nouvelles nations devraient, en principe, émerger. La vision qui conçoit et lance la construction nationale, le contenu qui lui est assigné et la méthodologie qui la porte à la matérialisation sont d’une importance capitale, si on ne veut en faire des slogans creux.
Y-a-t-il d’antinomie entre construction nationale et libération nationale ? Quel est le lien organique entre ces deux concepts et comment peuvent-ils s’articuler et servir de ciment en vue de la consolidation de la cohésion nationale dans les pays africains ?
Pour construire de nouvelles nations des vestiges de l’Afrique traditionnelle précoloniale et à partir du legs colonial, il faudrait que les Africains se libèrent des chaînes de pesanteurs sociologiques que sont la manifestation et la résurgence d’une logique tribale ou ethnique réductrice et sectaire, mais aussi l’essence et les réminiscences de l’ordre colonial, le principe d’une société bâtie, organisée et mue au profit des intérêts de la métropole ou de l’extérieur.
Le système colonial, faudrait-il le rappeler, n’avait pas pour vocation de porter et de mettre à maturation un projet d’amélioration de la vie des peuples soumis. Les progrès dans l’histoire des peuples colonisés imputables à l’ordre colonial sont des effets induits de l’entreprise coloniale, point sa finalité. ‘La mission civilisatrice’ de la colonisation n’avait aucun dessein philanthropique, mais plutôt un ton d’hypocrisie, un air de condescendance et un objectif d’exploitation que personne ne saurait dissimuler aujourd’hui, même si certains hommes politiques d’anciennes puissances coloniales rechignent à exprimer publiquement leurs regrets aux peuples africains soumis hier à l’esclavage, aux travaux forcés et à la colonisation. Le projet colonial et tous ses avatars baignent dans le racisme le plus abject. Il n’existe pas une colonisation douce et une colonisation barbare.
S’il ne sert à rien, aujourd’hui, de vouloir faire rendre gorge aux citoyens de pays ayant pratiqué hier l’esclavage et/ou la colonisation, on ne saurait, cependant, passer sous silence ces drames et leurs conséquences sur la situation des pays africains ou les sublimer par une entreprise de révisionnisme de mauvais goût. L’humanité entière devrait se soumettre à un devoir de mémoire par rapport à ces actes de barbarie commis par nos ancêtres, en vue de guérir du racisme qui sévit, malheureusement, en plusieurs endroits du globe, sur les vestiges de ce passé honteux et douloureux.
Il y a un souci d’honnêteté intellectuelle, qui exige que le projet colonial soit saisi, analysé et compris dans toute son amplitude, sa nudité et sa laideur. Mais, cela ne devrait point se faire dans le ressentiment, l’aigreur, l’esprit de revanche ; ou avec le complexe de culpabilité, la démagogie, la sublimation. Le pacte colonial fait partie du passé douloureux de l’Afrique avec l’Occident. Il n’est point nécessaire de le ressasser outre mesure, mais plutôt de l’entrevoir comme un point d’ancrage de notre histoire à partir duquel nous tirons des leçons pour bâtir le présent et le futur.
Autant les Africains ne doivent s’enfermer dans le complexe du colonisé, autant les Européens dont les pays ont pratiqué hier l’esclavage et la colonisation ne doivent avoir le complexe de culpabilité. Seuls des rapports construits à partir d’un partenariat décomplexé sont nécessaires entre l’Afrique et l’Europe et, au-delà, entre les Africains et les ressortissants des autres régions du globe. Mais, cela ne serait possible que si les Africains prenaient en main leur destin et le construisaient à travers une donne fondamentale : le travail.
Parce que de portée historique et prenant pour objet les strates les plus profondes de la société, les actions de libération nationale s’engagent à travers une politique et un programme d’éducation et de formation. Ce sont des actions inscrites dans le temps. Plus que des événements, ce sont des processus ou des procès, pour parler comme les marxistes. Il s’agit de maturation de la conscience nationale, pour aboutir à une citoyenneté collective avisée, affranchie et responsable, qui prenne en main la vie nationale pour lui imprimer une vision et lui définir un contenu.
Les actions de libération nationale impliquent tout effort entrepris pour permettre au génie des peuples et des individus de se libérer pour se déployer dans la construction des nations. L’indépendance formelle de la plupart des anciennes colonies que sont les pays africains pourrait être perçue comme le premier niveau de libération nationale ; mais, sans une capacité des peuples, à travers leurs dirigeants et leurs système de gouvernance, de prendre en main leur destin, il n’est point question de libération nationale. De fait, la liberté n’est jamais octroyée, elle s’acquiert.
Sans un effort d’éducation et de formation étendu à toute la communauté nationale, sans la construction d’une économie avec des objectifs et finalités de création de progrès par et pour les peuples africains, sans un contenu endogène des programmes culturels dans les pays africains, la libération nationale ne serait qu’un slogan creux et la crise du décolonisé une énigme sans fin. L’élite politique africaine donnerait alors l’image d’un faune en cage qui tourne sur lui-même sans pouvoir trouver une voie de sortie !
Le principe philosophique, les enjeux et le projet que porte le concept de libération nationale sont d’une telle gravité qu’on ne saurait les caresser, les exhiber et les mettre en avant dans des actions engagées dans une période de crise et portant sur le pouvoir politique, son acquisition de force ou sa confiscation par la violence. Lorsque des forces politiques ou militaires d’un pays luttent pour arracher de force ou pour conserver, par tous les moyens, le pouvoir politique, les questions de libération nationale ne peuvent trouver la profondeur et la sérénité dans lesquelles elles doivent être abordées et articulées pour en faire des axes d’action. Les luttes de pouvoir s’engagent dans un contexte et dans un cadre de violence qui, par essence, excluent la formulation de questions de fond. Introduire la problématique de libération nationale dans un tel environnement n’a qu’une valeur d’exutoire.
Les Africains doivent se libérer de toutes chaînes, en commençant par celles qu’ils portent dans leur tréfonds, dans leur âme et dans leur esprit. Ces chaînes sont celles qui les entrelacent, les alourdissent et ne peuvent être détachées que par le travail sur eux-mêmes. Ce sont les chaînes qu’ils portent en eux. Elles se confondent, de fait, avec leur être profond et deviennent donc insensibles et difficiles à extirper.
En effet, la première arme de libération est le travail, qui libère les énergies, crée la richesse et met en mouvement toute action engagée dans la construction des nations. Les Africains doivent se libérer des aspérités qu’ils traînent dans des enclos ethniques et tribaux ; ils doivent se définir, se déterminer et s’envisager comme des êtres détenteurs de leurs destins et du contenu qu’ils entendent lui imprimer. A travers l’éducation, la formation et l’ardeur qu’ils mettront au travail, les Africains doivent construire une nouvelle société débarrassée du complexe du colonisé, car depuis 1960, la plupart des pays du continent ne sont plus sous le joug colonial. C’est par le travail, dans le sérieux, le zèle et l’abnégation qu’ils mettront à l’accomplir et les résultats auxquels ils aboutiront, que les Africains se feront respecter du reste du monde.
Ce n’est point dans les slogans de libération nationale ou dans la rhétorique progressiste, qui relèvent d’une ère révolue, que les pays africains se construiront. Les actes de souveraineté que les dirigeants africains devraient poser pour affranchir les peuples africains se trouvent fondamentalement dans l’amélioration de la vie quotidienne des populations. Ils portent, pour l’essentiel, sur la construction, l’entretien et l’amélioration des infrastructures socioéconomiques de base pour permettre aux citoyens des pays africains de se nourrir, de se soigner, de s’éduquer, de vivre dans des logements décents et de pouvoir s’adonner à des activités économiques génératrices de progrès et de bien-être. Ces actes de souveraineté sont requis par un esprit de devoir qui devrait impulser, de la part des leaders africains, un sursaut d’orgueil, un courage politique. A l’évidence, une telle entreprise ne se mesure pas aux coups de gueule, mais plutôt à la pertinence de la définition et de la mise en application d’une politique hardie de développement autocentré et autoentretenu.
Ceci exige d’abord que les populations africaines, les citoyens des pays africains, les communautés humaines, qui habitent les contrées africaines, soient vus et acceptés par les dirigeants africains comme des concepteurs, des partenaires et la cible principale des actions de développement, contrairement à la pratique qui consiste, de la part de l’élite politique, à les utiliser et à les manipuler comme des bêtes de somme ou du bétail électoral auquel toutes les chimères sont permises.
Un état d’esprit inédit, une nouvelle mentalité et une approche novatrice sont d’une urgence absolue dans les rapports que l’élite dirigeante se doit d’entretenir avec les populations, ceci d’autant plus que les membres des classes dirigeantes sont issus des mêmes couches sociales que les autres composantes de la société nationale. De tels rapports seraient le point de départ de tout effort véritable de libération des Africains, s’ils sont construits selon un principe de devoir de respect de l’élite politique vis-à-vis des populations, de leur être profond, aspirations et visions.
Il faudrait que l’élite dirigeante des pays africains change de mentalité dans ses relations avec les populations africaines. Il faudrait qu’elle s’attèle à construire de nouveaux types d’interaction avec les peuples africains, au lieu de se mettre dans une position de domination vis-à-vis de ceux-ci en les infantilisant perpétuellement par des manœuvres d’endoctrinement.
L’élite des pays africains devrait cesser de porter le costume du colon, de se vautrer dans le lit du colon, pour se faire servir, comme lui, il y a près de cinquante ans, en maniant le fouet ou la baïonnette. L’élite au pouvoir dans les pays africains devrait s’empêcher d’exhiber, à tout vent, le spectre du complexe du colonisé ou le syndrome de la crise du décolonisé. Le faire serait une manière de singer le colon, en inversant le complexe de supériorité et la ‘mission civilisatrice’ avec le complexe du colonisé et la propagande de la libération nationale. Ceci reviendrait à nier le temps ou à figer les peuples africains dans un éternel commencement.
Emmanuel Y. Boussou
New York, 13 juillet 2010
20 avril 2010
The Antidote for Hate is Love !
The Antidote for Hate is Love
Ce texte en anglais est originellement une contribution faite dans un cadre autre que celui de ce blog. Je vous le soumets en partage pour susciter l'Amour entre nous Africains et pour l'Amour entre tous les Humains!
An African proverb says that Hatred has no remedy; however, common sense and conventional wisdom point to Love as the only antidote to it. Only Love has the power to affranchise the human mind and soul from the domination and subjugation of Hatred.
Love here is not romance; it is rather a deep sentiment of acceptance and respect that I should express to all my fellow human beings. John Locke wrote that “we should Love our neighbour as ourselves”.
It is commonly argued that the closest sentiment to Love is Hate. Love and Hate may be siblings or neighbours. They may share the same space or be in rivalry for the control of the same room. There is no doubt that in any area where mankind has taken marked and stiff steps to make Love prevail over Hate; there has been a larger breathing space for Love, allowing it to grow freely and bear abundant fruits.
If we decide to strongly invest in, nurture and sustain Love, it will grow and flourish in such a way that our lives will be enlightened. We will feel, among ourselves, a more powerful and cohesive bond. We will ultimately be closely interrelated in performing our common endeavour. If we allow true Love to rise from our Hearts, it will be a powerful engine that would drive us to double the efficiency and effectiveness of our own work. If we apply our energies to Love, we will be less consumed by frustrations, anger and Hate; we will be driven by a stronger sense of solidarity and empathy.
Love is not only kindness or compassion; it is not merely the expression of tolerance or openness; it is opposed to condescendence, fear and cowardice. It derives essentially from candour, respect and humility. It is an expression of courage. It is first rooted in self-respect, which then translates itself into the respect one should be compelled to have for others, who, in turn are just like ourselves. Though another me, my neighbour does not necessary need to be me or like me. I do not have the right to attempt to format the mental hard-drive of my neighbour or to configure his/her physical traits to make him/her look like me, before Loving him/her. His/her cultural background should not be measured through mine, before I accept to respect him/her. What would be the meaning of my efforts and what merits would I have, if I should only Love someone because I share common features and characters with him/her?
Love helps build and strengthen the common heritage of solidarity that is the foundation of humankind; Hate, on the contrary, comes from selfishness and destroys cohesion as fundamental cement of major human achievements. Without any strong sense of Love for my inner self, I cannot dispose of the temperament and the stature to Love another human being. Likewise, without Loving my neighbour, the Loving of my inner self turns vain and empty. Love and respect go hand in hand. Consequently, respecting others also means self-respect for myself.
The fruits of Love are: sharing, communion, compassion; these three ideas stand together to build solidarity, synergy and harmony. Love also induces humility, patience, trust and generosity. It does not retaliate, vindicate; nor does it take roots in jealousy. Though it takes stock of justice, fairness and equity, Love is essentially made of forgiveness.
Love produces confidence and leads to exceptional achievements. If we do not trust our fellows, they may not achieve any success, irrespective of their will, potentials and efforts. Where Love is present, there is no place for distrust; in an environment shaped by Love, vanity and egocentrism cannot prosper; under the realm of Love, arrogance cannot grow. Similarly, humility, understanding and cooperation are enhanced by Love. Love is hope; it is faith in the human genius present in each and every one of us. It is embodied in the prospects and potentials of humankind as dynamics for the rise and betterment of Humanity.
Let’s give Love a chance. Let’s dig a grave for Hatred, and crown with laurel, Respect, Empathy, Solidarity and Friendship. Let’s these concepts and the principles they embody shine in all of us; let them shape our work in advancing progress and development.
Emmanuel Y. Boussou
New York , USA 15 April 2010
